
La crise organique est une coupure entre la structure et la superstructure. Elle est la conséquence des contradictions qui se sont aggravées du fait de l'évolution de la structure et de l'absence d'évolution parallèle de la superstructure. "La crise consiste justement dans le fait que le vieux meurt et que le neuf ne peut naître". Lorsque la classe dirigeante a cessé "de faire avancer la société toute entière" le bloc idéologique qui lui donne hégémonie se désagrège tendanciellement. Mais la disparition de l'ancien bloc historique ne se produit que si la crise de la structure entraîne une crise organique ou crise d'hégémonie. Les classes subordonnées se détachent des intellectuels qui contrôlent la société civile et particulièrement des partis politiques traditionnels, "Ils ne sont plus reconnus comme expression propre de leur classe ou fraction de classe". Ce phénomène se produit notamment dans les partis coupés des masses, si bien que "le parti devient anachronique.../...et reste comme construit dans le vide". Gramsci cite les partis de la République de Weimar balayés par le nazisme. Cette crise de confiance ne se limite pas aux partis mais à tous les organes de l'opinion publique, notamment les médias. La crise organique affecte le mode de direction de la classe dirigeante : le consensus. Cette "crise d'autorité" est donc un crise d'autorité de la classe dirigeante. Cette rupture entre représentants et représentés se concrétise dans deux types de situations : "Quand la classe dirigeante échoue dans ses grandes entreprises, comme la guerre en Russie en 1917 qui entraîne la crise organique et la révolution, ou quand de larges masses passent de la passivité politique à une certaine activité et qu'elles présentent des revendications qui constituent une révolution". Gramsci pour ce deuxième cas envisage une initiative politique directe des classes subalternes, initiative qui n'est pas clairement définie et "inorganique" c'est-à-dire que manque les intellectuels organiques dans les rangs des classes subalternes. Cette spontanéité est l'expression que les classes subalternes n'ont pas atteint la "conscience de classe" pour soi, qui sont incapables "de donner une expression centralisée à leurs aspirations et à leurs besoins". Ces classes passent brusquement du stade économique/corporatif au stade politique, sans l'intermédiaire des intellectuels organiques de ces classes, y compris les intellectuels subalternes d'origine petite-bourgeoise qui sont "volontaires pour des initiatives vaguement subversives de droite ou de gauche". De telles poussées s'accompagnent de "mouvements réactionnaires de la droite de la classe dominante". C'est pourquoi de tels mouvements doivent s'accompagner d'un système hégémonique opposé au système de la classe dirigeante, qui organisé par les intellectuels organiques de la classe subalterne fondamentale, canalisera cette "spontanéité". Face au mouvement populaire la classe dirigeante devient classe dominante s'appuyant de plus en plus sur l'appareil d'Etat et la coercition. La classe dominante peut soit restructurer le société civile en variant la combinaison politique accompagné d'une mutation du personnel dirigeant et "s'exposer à un avenir obscur chargé de promesses démagogiques". L'appareil d'Etat est utilisé pour écraser la direction des classe subalternes. La tendance sera à organiser un parti unique de la classe dominante, on assiste au "passage des troupes d'un grand nombre de partis sous le drapeau unique" qui "représente la fusion de tout un groupe social sous une direction unique, considérée comme la plus capable de résoudre un problème majeur de l'existence et d'éloigner un danger mortel." Cela peut prendre différentes formes er degrés et aller jusqu'au fascisme. Selon l'usage combiné de l'hégémonie, envers les groupes auxiliaires- et la coercition -envers les groupes ennemis- le système sera hégémonique ou dictatorial.
Rappelons enfin qu'aux yeux de Gramsci la crise organique peut durer sur une longue période historique "durant des dizaines d'années: cette durée exceptionnelle signifie que se sont révélées (et ont mûri) dans la structure des contradictions incurables et que les forces politiques, qui œuvrent positivement à la conservation et à la défense de la structure même, tentent toutefois de guérir, à l'intérieur de certaines limites, et de surmonter". La durée est donc le résultat des efforts de la superstructure pour maintenir l'ancien système. Il est donc impératif de "tenir compte du facteur temps sinon on ne comprend pas pourquoi les faits idéologiques de masse sont toujours en retard sur les phénomènes économiques de masse et comment donc la poussée due à un facteur économique peut être ralentie ou brisée par des éléments idéologiques traditionnels". Un tel type de crise est d'ailleurs normal dans les pays occidentaux où la superstructure, et notamment la société civile, est très développée et très résistante.
On ne peut être que frappé par l'actualité de l'analyse d'Antonio Gramsci. Nous reviendrons régulièrement sur la pertinence des analyses gramsciennes et leurs contributions à l'élaboration d'une stratégie révolutionnaire ici et maintenant.
Antoine Manessis
Citations de Gramsci "Notes sur Machiavel".
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