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                                     Statues de la Grande Famine -Dublin

 

 

​​​​​​La Grande Famine en Irlande (1846-1851) causa la mort d’au moins 1 million de personnes et le départ de plus de 1 million d’autres vers l’Amérique du Nord. En six ans, la population chuta de 8,6 millions à 4,5 millions d’habitants en 1901.  

Immédiatemeent deux interprétations de l'événement s'affirmèrent. Une approche nationaliste, incarnée par John Mitchel, et la version britannique officielle, formulée dès 1848 par Charles Trevelyan.

Entre la Grande Famine et la naissance de l’État libre en 1921, la Famine était au cœur de la question nationale. L’histoire comme la mémoire de la tragédie furent mises au service de la lutte pour l’indépendance et donc un terrain conflictuel.

À la veille de la Famine, la pomme de terre constituait l’essentiel du régime alimentaire d’au moins la moitié de la population irlandaise, et l’apparition du mildiou a eu des conséquences dramatiques, dévastant les récoltes de 1845 à 1848. Toutefois, à elle seule, la maladie de la pomme de terre ne suffit pas à expliquer la terrible famine qui décima l’Irlande entre 1846 et 1851. D’autres responsabilités doivent être invoquées pour comprendre l’ampleur de la catastrophe.

Dans The Irish Crisis (1848)  pour Trevelyan, Secrétaire permanent au Trésor (ministère des Finances) au moment des faits, animé d'un libéralisme fanatique et d'un racisme anti-irlandais et anticatholique, la Famine était un acte de la Providence : "Dieu a envoyé cette calamité aux Irlandais pour leur servir de leçon, c’est pourquoi elle ne doit pas trop être atténuée."

Face à la tragédie, Trevelyan appliqua une ligne en accord avec l’orthodoxie libérale.  Adepte du laissez-faire, il se refusait à entraver les lois du marché en faisant intervenir l’État. 

Le journaliste et révolutionnaire John Mitchel (1815-1875) , contra, dans ses livres, l'interprétation anglaise. Républicain, Mitchel dénonçait la domination britannique sur l’île. Favorable à la rébellion armée, il fut arrêté en mars 1848 pour complot contre la sûreté de l’État et condamné à la déportation en Tasmanie, d’où il s’évada en 1853 pour rejoindre les États-Unis. Affirmant que l’Angleterre a refusé de sauver l’Irlande, John Mitchel décrit la Famine comme l’expression de l’oppression britannique et il présente la tragédie comme une "famine artificielle", causée non par le manque de nourriture mais par les choix britanniques.

Il reprochait notamment à Trevelyan et au gouvernement, au nom du libre-échange, les exportations des céréales irlandaises alors que le peuple agonisait. Cet argument poussé à l’extrême aboutit à accuser les Britanniques d’avoir perpétré un génocide: "Un million et demi d’hommes, de femmes et d’enfants ont été soigneusement, prudemment et tranquillement assassinés par le gouvernement anglais." écrivait-il.

La culpabilité britannique était souvent associée à celle des propriétaires terriens. L’État était jugé complice des expulsions de masse, à la demande des landlords. Au moins 500 000 fermiers furent victimes de ces expulsions entre 1846 et 1854. 

En 1962, la parution de The Great Hunger de l'historienne Cecil Woodham-Smith confirmait cette thèse contre l'école "révisionniste" qui relativisait la responsabilité britannique. Le nœud des désaccords entre les deux principaux courants historiographiques était avant tout idéologique.

À partir des années 1990, la Famine a effectué un retour dans le débat historique. Dans un contexte d’apaisement du conflit en Irlande du Nord (cessez-le-feu en 1994, puis Accords du Vendredi saint) et des excuses formulées par Tony Blair. Le Premier ministre reconnaissait, au nom de son pays, que "ceux qui gouvernaient à Londres à cette époque ont manqué à leur devoir envers le peuple en n’intervenant pas, alors que la destruction des récoltes aboutissait à une terrible tragédie humaine."

Cela dit des campagnes hostiles à "l'apaisement" menées surtout aux Etats-Unis par l’Irish Famine/Genocide Committee basé à New York ont été couronnées de succès.  Dans le New Jersey en 1996 fut officialisé l’enseignement du "génocide irlandais".

Aujourd'hui les historiens  estiment que nul ne peut dire que l’État britannique ne porte pas de responsabilité dans la catastrophe. Ils rejettent également l’accusation de génocide. Peter Gray, historien spécialiste de cette tragédie, estime dans Famine, Land and Politics : British Government and Irish Society, 1843-1850 que "le respect dogmatique des principes de l’économie libérale, la force des préjugés nationaux, la certitude que les maux de l’Irlande proviennent d’une déficience morale du caractère irlandais et la conviction que la Famine découle d’un décret divin" et donc le choix idéologique de limiter l’intervention de l’État britannique a gravement amplifié la dimension catastrophique de la Grande Famine.

 

En Ukraine la terrible famine de 1932-1933, tua entre 4 à 6 millions d’habitants sur une population de 32 millions. 

Tout commence par le tournant de la collectivisation des terres. On sait les débats que ce choix a suscité au sein de la direction bolchevique et les débats qui se poursuivent encore à ce propos. Nous rappelions que le grand historien Eric Hobsbawm expliquait sa propre perplexité quant à la pertinence du choix final et de ses conséquences : la coercition contre la paysannerie comme condition de l'industrialisation qui permit au pays de vaincre le nazisme. On sait que Boukharine et Staline divergèrent sur la stratégie à poursuivre. Et que pour dépasser les contradictions, l'habitude fut prise de criminaliser les divergences. Habitude qui marquera profondément le mouvement communiste international.

Revenons à l'Ukraine.  Le pouvoir central prélève une part de plus en plus importante de la production agricole. Il faut nourrir les villes et dégager de la main d'oeuvre pour l'industrie. En Ukraine, la ponction s’élève à 30 % en 1930, à 41,5 % en 1931 et pour 1932, le plan prévoit une augmentation de 32 % du prélèvement. Face à la résistance passive (et parfois active) des paysans, la troupe est envoyée pour collecter les récoltes avec pour résultat une désorganisation complète de la production.

Le pouvoir a conscience des risques de famine mais la collecte doit avoir lieu, les enjeux sont vitaux pour le jeune gouvernement soviétique et son plan d'industrialisation. Les districts qui ne remplissent pas le plan subissent un arrêt total du commerce, le retrait de tous les produits des magasins, de massives répressions et des purges, y compris contre des cadres du parti. Alors que la situation alimentaire se détériore on interdit aux paysans ukrainiens affamés de fuir vers les villes. Au cours de l’hiver et du printemps 1933, la famine prend des proportions terrifiantes.

Pour financer son industrialisation à marche forcée, l’URSS continue à exporter du blé : 1,7 million de tonnes en 1932 et en 1933. De quoi enrayer largement la famine mais la priorité c'est l'industrialisation qui permettra de fabriquer des armes pour se défendre face à l'imminence d'une guerre des puissances impérialistes que Staline juge inéluctable.

C'est donc la paysannerie qui doit être soumise aux impératifs de l'industrialisation quel qu'en soit le prix. L'enjeu étant vital au sens le plus fort du terme aux yeux du pouvoir soviétique. D'ailleurs d’autres régions de l’URSS furent touchées, les mêmes causes produisant les mêmes effets: le Caucase du Nord, la zone des terres noires, les plaines du Don et du Kouban, le Kazakhstan, la Sibérie occidentale. La famine frappe les régions où la résistance paysanne est la plus forte.

On ne peut donc absolument pas parler de génocide. Il n'y a aucune intentionnalité d'anéantissement des Ukrainiens. Même Stéphane Courtois est obligé, dans sa quête obsessionnelle de criminalisation du communisme, d'utiliser la formule "génocide de classe" qui ne résiste à aucune analyse tant soit peu sérieuse. Que le roman national ukrainien dans sa composante nationaliste et de droite ait saisi cette tragédie et ce traumatisme pour se poser en victime d'un génocide de la part de la Russie ne justifie pas de reprendre à son compte cette thèse qui ne résiste pas aux faits. Seule la volonté d'instrumentalisation de l'histoire peut expliquer que certains cèdent à cette facilité anhistorique.

Que l'Allemagne, avec son histoire - le génocide, bien réel celui-là, des juifs d'Europe et la guerre génocidaire contre les Soviétiques - ait l'indécence de reconnaître comme génocide la terrible famine ukrainienne n'est pas sans interroger sur la direction que prend l'Allemagne. Qui par ailleurs annonce un budget de 100 milliards pour "moderniser" son armée. Inquiétant.

 

Ces deux famines sont le résultat de choix politiques : le libéralisme sauvage de la Grande-Bretagne pour l'Irlande et l'industrialisation à marche forcée de l'URSS pour l'Ukraine. Nul ne peut exonérer de leurs responsabilités les gouvernements Anglais et Soviétique. 

En revanche parler de génocide* dans les deux cas, Irlande et Ukraine, ne correspond pas à la réalité historique. Ni négationnisme, ni révisionnisme, ni instrumentalisation cynique de l'histoire ne sont acceptables.

 

Antoine Manessis.

 

 

*  Pour qu’il y ait génocide, il faut démontrer que les auteurs des actes en question ont eu l’intention de détruire physiquement un groupe national, ethnique, racial ou religieux. La destruction culturelle ne suffit pas, pas plus que la simple intention de disperser un groupe. C’est cette intention spéciale, ou dolus specialis, qui rend le crime de génocide si particulier.

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