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Le chômage croissant, la mise à sac des programmes publics de protection sociale, la destruction de l’emploi stable auquel on substitue l’emploi contractuel et à temps partiel, la précarisation des salariés, la destruction des statuts protecteurs, le recul de la syndicalisation, l’accroissement des inégalités à l’intérieur des pays et entre pays riches et pays pauvres, l’insécurité sociale, la misère et le désarroi idéologique qui en résultent constituent le processus même de la constitution de la société atomisée, condition de la domination totale du capital et terrain fertile à l’émergence d’une forme extrême de cette domination. La prolifération d’une multitude de groupes racistes, xénophobes, néofascistes et néonazis dans un grand nombre de pays et les récents succès électoraux de partis politiques d’extrême droite démontrent qu’il ne s’agit pas d’une simple hypothèse d’école.

Venant de gouvernements dirigés par des partis de droite, une telle attitude n’est pourtant pas inattendue à la lumière de l’histoire. Il n’est en effet un secret pour personne, par exemple, comme le rappelle Hobsbawm, que le conservateur britannique Winston Churchill ne cachait pas sa sympathie à l’égard de Benito Mussolini et de son régime fasciste et que sa motivation à se présenter peu après comme le chef de file de la lutte anti-fasciste était motivée par la menace que représentait pour l'impérialisme britannique la puissance montante de l’Allemagne nazie. On sait par ailleurs que les démocraties européennes qu’étaient la France et la Grande-Bretagne, voyant en Hitler le fer de lance de la croisade antibolchevique, n’avaient pas hésité à s’allier à Hitler et Mussolini en signant en 1938 le traité de Münich, qui laissait Hitler libre d’annexer la Tchécoslovaquie et lui fournissait le tremplin d’une attaque prochaine contre l’URSS.

Le capitalisme autoritaire qui exerce aujourd’hui son emprise dans des sociétés qui se réclament pourtant de la démocratie est celui qui veut paradoxalement justifier son existence au nom d’une plus grande liberté, celle du marché, mais qui ne laisse en réalité d’autre choix que de s’intégrer à la logique capitaliste, une logique qui s’est infiltrée dans nos vies sous la forme d’une guerre non déclarée, qui enchaîne les populations et lie leur sort à la santé du capital, à la prospérité de ses investissements. Cette logique est celle du néolibéralisme, qui s’est implanté à partir de la fin des années 1970 au Chili de Pinochet, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, pour se généraliser à l’échelle du monde entier au cours des deux décennies suivantes et règne dès lors en maître absolu, soumettant toute l’activité économique et sociale aux seules lois du marché. Il s’agit bien d’un retour au libéralisme après une période de quelque trois ou quatre décennies qui avaient vu triompher un "compromis historique" social imposé par le rapport des forces à l'issue de la Deuxième Guerre Mondiale. Mais ce libéralisme est d’un type nouveau dans la mesure où le champ de son déploiement est celui d’une économie "globale", entièrement mondialisée, où le principe de la liberté des échanges a été poussé à un point tel que les États en sont arrivés à confier aux marchés et aux institutions supranationales qui en assurent la domination intégrale, des pouvoirs qui priment sur la souveraineté des États et le contrôle de la démocratie parlementaire sur des enjeux majeurs de la vie sociale, désormais décidés par les impératifs du profit et de la compétitivité internationale.

La domination d’aujourd’hui est celle du capitalisme. L’étendue de son pouvoir, au niveau mondial depuis la chute de l’Union soviétique et du bloc socialiste et la transition capitaliste en Chine, ne s’arrête pas à la sphère de l’économie. Le capitalisme poursuit son action dirigée vers la transformation complète de l’individu en homo oeconomicus, en individu qui penserait tout en termes économiques fondés sur le principe de l’individualisme méthodologique. Sans sombrer dans le catastrophisme, on ne peut écarter aujourd’hui, avec les progrès phénoménaux du génie génétique et leur appropriation privée par les entreprises multinationales dans un monde qui n’obéit qu’aux lois du marché et du profit, l’hypothèse d’un fascisme du XXIe siècle.

Nous assistons à la fragilisation matérielle et symbolique d’une grande partie des membres des classes populaires occupant des positions subalternes. Confrontés à l’impératif social de réussite individuelle, ces individus ne peuvent se reposer que sur des dispositifs publics dont l’incitation à l’individualisation constitue une idéologie et une pratique d’atomisation sociale qui tend à renforcer la logique oppressive des rapports sociaux, et à accentuer la souffrance sociale. Ces processus freinent les possibilités de luttes collectives qui viseraient à remettre en cause" l’ordre des choses".

Pour une ancienne puissance coloniale comme l’est la France, la question des rapports sociaux racisés constitue indéniablement une pierre d’achoppement extrêmement pernicieuse, tant elle mêle des éléments historiques, culturels, économiques, sociaux et politiques.

Si l’immigration est presque toujours liée à la recherche de travail ou de conditions de vie meilleures, la dimension économique ne suffit pas à en rendre compte. Précisons toutefois que l’immigration récente – et ses diverses étapes successives – ne peut être sérieusement comprise sans être remise en perspective dans le cadre du double développement des États-nations et du capitalisme.

Dans ce contexte, on comprend que la question de l’immigration se soit, dès l’origine, interpénétrée à celle de la classe ouvrière. En effet, la main-d’œuvre émigrante ne trouvait grâce aux yeux du patronat que dans la mesure où elle acceptait de tenir des emplois particulièrement difficiles que la main-d’œuvre "nationale" et celle issue des vagues d’immigration précédentes refusaient d’occuper. Cette segmentation sur la base des qualifications et des postes, redoublée par la provenance diverses des immigré-e-s, puis par la présence de plus en plus visible des femmes, explique que l’incorporation de cette population dans la classe ouvrière fût demeurée partielle.

Les rapports sociaux racisés sont porteurs d’une domination spécifique, notamment par la portée destructive de l’importation, dans les sociétés colonisées à cette époque, de la rationalité économique capitaliste et des normes culturelles occidentales, intrusion violente qui impose d’interroger le rapport spécifique entretenu par la France à ses anciennes colonies. Or la prise en compte de cette domination spécifique n’a finalement été que peu effective dans les stratégies politiques et syndicales portées par le mouvements ouvrier.

L'historien Gérard Noiriel relate de nombreux exemples de conflits entre les autochtones et les immigrés : "Ce n’est donc pas par hasard si, en 1894, le premier syndicat de mineurs fondé dans la région - de Longwy - (qui compte une centaine d’ouvriers) exige des patrons l’arrêt du recrutement des étrangers"

Le "nous" populaire donnait donc déjà des signes de fragmentation interne.

La crise économique des années trente n’arrangea pas la situation ; elle vit même un regain de xénophobie s’affirmer contre les immigrés, soupçonnés d’empêcher les Français de travailler, mais également de permettre au patronat de baisser les salaires. La crise actuelle provoque les mêmes effets.

Par ailleurs on a associé les technologies de l’information au monde des communications. Pourtant, la pratique dit le contraire. Plus encore, un processus de fragmentation et d’atomisation du social, déjà observable dans de multiples secteurs d’activité, semble être en voie d’amplification et ce, à l’aide des technologies de l’information. La réalité sociale actuelle est donc de plus en plus morcelée et parcellisée. Le télétravail par exemple accéléré par la pandémie y contribue de façon évidente.

La lutte des places substitue la compétitivité à la lutte collective, l’individualisme aux solidarités sociales, la défense de l’intérêt individuel à la construction d’un monde commun.

La crise de la gauche et du militantisme a des causes objectives diverses. Politiques, comme la défaite historique de 1990 ou la crise de l'élaboration stratégique, mais aussi l'évolution et la structuration économique, sociale et idéologique du capitalisme. 

 

Antoine Manessis.

 

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