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                                    Les Soviets à Smolny 1917

 

"Sous la dictature du prolétariat, deux, trois ou quatre partis peuvent exister mais à une seule condition : l'un au pouvoir, les autres en prison."  Boukharine.

"Le Parti est obligé de maintenir sa dictature (…) quelles que soient les hésitations temporaires même dans la classe ouvrière (…). La dictature n’est pas fondée à chaque instant sur le principe formel de la démocratie ouvrière (…)."  Trotsky.

"Le marxisme enseigne que le parti politique de la classe ouvrière, c’est-à-dire le parti communiste, est le seul capable de grouper, d’éduquer et d’organiser l’avant-garde du prolétariat et de toutes les masses laborieuses, qui est seule capable (…) de diriger toutes les activités unifiées de l’ensemble du prolétariat, c’est-à-dire le diriger politiquement et, par son intermédiaire, guider toutes les masses laborieuses. Autrement, la dictature du prolétariat est impossible."  Lénine.

Ces trois citations datent de 1921. 

Elle posent avec évidence la question du pluralisme et du multipartisme. De la possibilité théorique de la perte du pouvoir et du retour de la bourgeoisie au pouvoir, du rétablissement du capitalisme. Et plus que toutes ces questions, celle de la démocratie.

Questions qui ne peuvent pas se poser en soi, seulement théoriquement, mais dans un cadre, un contexte historique.

Après l’insurrection d’Octobre, les bolcheviks remettent formellement ce pouvoir nouvellement conquis aux Soviets, réunis pour leur 2ème Congrès, au lendemain même de la prise du pouvoir. Ce Congrès comporte des élus de tous les partis soviétiques. Mais les mencheviks et les SR quittent le congrès. Trotsky dénonce : "Le 2e Congrès doit constater que le départ des mencheviks et des SR est une tentative criminelle et sans espoir de briser la représentativité de cette assemblée au moment où les masses s’efforcent de défendre la révolution contre les attaques de la contre-révolution".

Les SR de gauche qui hésitent constatent : "Nous ne voulons pas marcher dans la voie d’un isolement des bolcheviks, car nous comprenons qu’au sort de ces derniers se rattache celui de toute la révolution : leur perte est celle de la révolution même".

Dès le IIIe Congrès des Soviets la situation change. L’Assemblée Constituante est dissoute en janvier 1918 par le gouvernement bolchevik. Le 10 janvier 1918, le IIIe Congrès des Soviets, où les bolcheviks se sont fortement renforcés, donne une légitimité à l’action des bolchéviks, dont la décision de dissolution. Et les SR de gauche soutiennent l’essentiel des mesures, puis entrent au gouvernement. Ils y resteront jusqu’à la crise qui suivra Brest Litovsk où ils entrent pour beaucoup d’entre eux dans un conflit armé avec le nouveau gouvernement.

Avec la dissolution de la Constituante la possibilité d’existence réelle de partis non soviétiques n’est plus assurée. Mais le pluripartisme des autres n’est jamais remis en cause. Mais les autres partis quittent les bolcheviks et parfois s'opposent au nouveau pouvoir les armes à la main. Les bolcheviks se retrouvent seuls mais tant que cette situation n’est pas théorisée, on peut se dire que le retour en arrière est possible.

Or le Xe Congrès gravera dans le marbre quelque chose de complètement différent : le parti unique comme condition même de la dictature du prolétariat. Ce n'est pas Staline mais Lénine qui le décide. 

Entre déterminations historiques et théorisations politiques les liens sont si étroits, imbriqués, dialectiques que nous ne pouvons sans doute pas défaire l'écheveau. Surtout ne jamais isoler nos décisions et positions de celles de l'ennemi. Ni celles de l'ennemi du contexte historique, des rapports de forces et de son idéologie. Nous avons dit sur ce blog combien la bourgeoisie a des rapports difficiles avec la démocratie. Même dans sa phase révolutionnaire, elle blinde son pouvoir contre toute éventualité d'intervention populaire hostile à son pouvoir. Cela, la loi d'airain du combat de classe, nous dispense-t-il d'une réflexion sur le rapport de la révolution et la démocratie ? Nous ne le pensons pas. Non seulement à partir de considérations éthiques mais bien d'efficacité politique. Le chemin choisi par les bolcheviks et le mouvement communiste international a abouti, que cela plaise ou non, à la faillite historique dont le mouvement ouvrier et populaire n'est pas encore remis. C'est cela qui nous oblige à penser ce rapport.

Les bolcheviks dès les premiers mois travaillent à l’égalisation du droit pour les femmes  (y compris le droit à l’avortement). Ils créent une école mixte, de 7 à 17 ans, et rompent avec les Églises en imposant la laïcité en une seule année. En France il a fallu des décennies. L’homosexualité est indirectement dépénalisée (dépénalisation de "la sodomie").

Qui condamne ces mesures? Evidemment personne. Mais ce n'est pas l'œuvre des Soviets, des moujiks, du peuple de la Russie archaïque, "barbare" disait Lénine. Prétendre que c'est "l'œuvre créatrice des masses" est un mensonge pur et simple. C’est le Parti qui décide. A-t-il eu tort ? Non. Mais reste le problème, entier, immense, obsédant : quand ce n'est pas le peuple qui décide faut-il s'étonner que 80 ans plus tard tout s'écroule sans qu'il ne bouge ? Malgré les conquêtes et les progrès il ne reste finalement dans la conscience des masses russes que la patrie russe et la guerre patriotique. Ce qui, soit dit en passant, permet de comprendre la popularité de Staline qui dirigea cet effort patriotique inouï, terrible et victorieux.

Alors que faire ?

Il semble que la révolution soit condamnée à la démocratie.

Staline ne disait-il pas que les communistes sont comme le Antée de la mythologie grecque qui était invincible ses pieds plantés dans la terre, sa mère. Mais il a suffit à Hercule de le décoller du sol pour l'anéantir. A la place de la terre le Vojd disait que ce sont les masses qui donnent invincibilité aux bolcheviks. Vu la fin de l'histoire il semble qu'il ait eu raison. Mais lui et ses camarades en Russie mais aussi dans le monde en ont-t-ils tiré les leçons ? Les méthodes utilisées pour le meilleur et/ou le pire permettent d'exprimer quelques doutes. Même si, paradoxalement, sans doute aucun autre mouvement politique n'a autant fait pour la participation des classes subalternes à la vie politique.

On ne refait ni 1793, ni 1917, ni la révolution chinoise, vautrée aujourd'hui dans un ultra-capitalisme autoritaire, ni la révolution vietnamienne, qui a suivi le même chemin, ni la révolution coréenne, qui a inventé le communisme héréditaire. En revanche nous devons comprendre, savoir et faire connaître ce que nous leur devons.

Ainsi vont les choses "Polémos est père de toute chose" nous avait prévenu Héraclite depuis sa lointaine Ephèse, 500 ans avant notre ère. Hegel et Marx nous ont fait des piqures de rappel. Insuffisant. Alors la prochaine fois essayons de ne pas oublier que " le socialisme n'est pas le résultat de décrets venus d'en haut, le socialisme vivant, créateur, est l'œuvre créatrice des masses elles-mêmes". Pour de bon.

 

Antoine Manessis.

 

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