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                                                            Angelus Novus-  Paul Klee - 1920

 

 "Il existe un tableau de Klee qui s’intitule Angelus Novus. Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire."

Walter Benjamin

 

 

Puisqu'il faut en parler...Parlons des statues.

Tout d'abord notons que, très souvent, ce sont les médias qui donnent l'ordre du jour de nos débats. Ce qui est tout de même suspect.

Du coup comment ne pas être étonné que ceux qui voient des "diversions" à la lutte des classes dans à peu prêt tout (le féminisme, l'antiracisme, les études post-coloniales, les études sur le genre etc), adorent broder sur des thématiques aussi secondaires que cette affaire de statues. Mais passons.

A tout seigneur tout honneur. Macron a déclaré: “Je vous le dis très clairement: la République n’effacera aucune trace ni aucun nom de son Histoire. Elle n’oubliera aucune de ses œuvres. Elle ne déboulonnera pas de statue”. Ces mâles paroles ont le mérite d'exposer un point de vue obtus et réactionnaire qui n'est pas pour surprendre de sa part. C'est même le contraire qui serait étonnant. De plus Macron répond à une proposition que personne n'a faite. Ce qui est en cause c'est "de savoir ce qu’on veut voir collectivement dans notre société, dans notre espace public" comme le dit l'historien Nicolas Offenstadt et non "d'effacer l'histoire".

 Du côté des déboulonneurs on remarquera la difficulté d'éviter les anachronismes, une certaine confusion voire une certaine ignorance de l'histoire. Nous devons toujours contextualiser lorsqu'on parle d'histoire et ne pas oublier que la morale n'a rien à voir avec Clio ( Κλειώ) , son étude et sa transmission.

Ainsi chacun sait que la démocratie est née à Athènes et connut son apogée au Ve siècle avant notre ère. On sait tout autant que cette démocratie était esclavagiste et que les femmes en étaient exclues. Devons nous donc déboulonner les statues de Périclès? A l'évidence non et l'idée seule peut sembler comique. Je crois d'ailleurs qu'aucun fantaisiste énervé ne l'a jamais demandé. Cela dit saisir cette période dans ses contradictions et non dans un conte fantasmé.

Du côté des indignés du déboulonnage même remarque : contextualisons ! Qui reprochera aux peuples en révolution de s'attaquer aux statues de ceux qui étaient leurs oppresseurs ? A commencer par notre peuple qui en 1792 déboulonna toutes les statues en  bronze, argent ou métaux divers des rois et reines pour les faire fondre et en faire des "balles patriotes" et, en 1793, a cru malin d'aller profaner les tombes des rois de France. Et nos anti-déboulonnage ont-ils oublié que les Communards ont fait tomber la statue de Napoléon place Vendôme ? On ne peut traiter de ces questions hors contexte. Nous sommes là dans le domaine des symboles et des émotions, et nous devons chercher à comprendre le pourquoi, le comment et le quand. Sans, répétons-le, poser de verdict moral ou esthétique. 

En revanche le verdict politique après un débat démocratique est tout à fait envisageable.

Que dire du déboulonnage par l'Armée des Etats-Unis de la statue de Saddam à Bagdad ? Des déboulonnages de statues de Staline par le PCUS après 1956 ? De celles de Lénine par les anti-communistes ici ou là ? Ou, au contraire, de l'érection de celle de Lénine et Mao à Montpellier ou de Marx pour son bicentenaire dans sa ville natale de Trèves (Allemagne) ? Qui trouve à redire au dynamitage des sculptures à la gloire du fascisme en Allemagne ou en Italie ? Ou au changement du nom des rues Pétain chez nous?

On voit bien que ce sont les contextes historiques et politiques qui seuls expliquent ces actes. Ce qui fait que les mêmes qui s'indignent sur tel ou tel déboulonnage sont étrangement silencieux sur tel ou tel autre.

Quant à la réponse aux demandes actuelles sur Colbert et autres le plus simple ne serait-il pas justement de faire de l'histoire et de, par exemple, poser une plaque explicative sur le socle de telle ou telle statue afin de placer les choses dans leur contexte historique et d'expliquer les événements et leur signification ?  

Cette façon de faire nous éviterait des procès en sorcellerie de tous les côtés. Sans chercher à éviter les débats historiographiques et démocratiques bien au contraire.

Autre avantage, comprendre que la même personnalité historique peut à un moment de sa vie et de son oeuvre politique accomplir des choses allant dans un sens progressif puis à un autre moment dans un sens réactionnaire. Par exemple le Clemenceau dreyfusard qui publie dans son journal l'Aurore le J'accuse de Zola et le ministre de l'intérieur qui fait tirer sur les grévistes. Une statue du Tigre trône sur les Champs-Elysées, ne pourrait-elle pas être accompagnée d'une information sur l'action politique de Clémenceau dans ses contradictions ? Philippe le Bel, Louis XI, Richelieu...ont chacun des faces divergentes et contradictoires. C'est ainsi. 

Une fois encore ne pas assumer les contradictions du réel n'avance à rien. Expliquer est le meilleur remède contre les crimes et les criminels de l'histoire. L'ange de l'histoire seul peut nous éclairer. Les postures morales et la diabolisation ne servent strictement à rien. A moins de penser comme Manuel Valls "qu'expliquer c'est excuser". Mais dans ce cas nous n'avons rien à nous dire.

 

Antoine Manessis. 

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