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L’inquiétude d’être blanc

Mais derrière les fières certitudes avançaient, dès l’origine de l’expansion, les inquiétudes, les angoisses même : et si l’homme blanc avait planté le décor d’une intrigue dans laquelle il serait, à terme, la principale victime ? Car si la Nature ou, une fois encore, la Providence avaient pourvu la race blanche de tous les attributs de la puissance, si elles lui avaient permis de dominer le monde, elles lui avaient aussi, comme prises d’un ultime remords, ôté… le nombre.

Chaque Blanc, sous les tropiques, était fatalement, immensément, dramatiquement, minoritaire. Comme l’aristocrate d’antan. Aussi la phobie de l’encerclement était-elle partie intégrante du vécu de ces privilégiés, ceux de l’Ancien Régime et ceux de la situation coloniale. Dans les premiers temps de la colonisation de l’Algérie, les villages étaient militarisés. Dans L’Afrique (le « Journal de la colonisation française, fondé à Paris par les colons de l’Algérie »), on peut lire cette description d’un village de colons, à Fondouk : « Bien que les circonstances actuelles ne permettent pas de supposer aucun acte d’hostilité sérieuse de la part des indigènes, le nouveau village aura avant deux mois son mur d’enceinte flanqué de quatre tourelles. Ce sont de ces précautions que l’on doit désirer de voir inutiles, mais qu’il est toujours raisonnable de prendre, ne fût-ce que pour fortifier le moral des colons » [L’Afrique, 1845]. Toute l’histoire de la cohabitation entre dominants et dominés, à l’époque coloniale, est résumée dans cette sensation d’être épiés, guettés, fragilisés. En un mot, encerclés. « Les Européens d’Algérie ont tous plus ou moins une mentalité d’assiégés », analyse Gilbert Meynier dans une thèse majeure [Meynier, 1981]. En Algérie, le rapport démographique variait entre un à cinq et un à dix. En Indochine, c’était plus flagrant encore : deux Européens pour mille « indigènes » [2]. D’où l’angoissante question : et s’ils se révoltaient ? Lorsque les « indigènes » en question passèrent effectivement à l’action, le recours à la force fut le plus souvent disproportionné. Pour chaque mort français, dix, cent cadavres d’insurgés, comme lors des révoltes de Kanaky en 1878, du Rif en 1924-1926, du Nord et du Centre Vietnam en 1930, de Sétif et Guelma en 1945, de Madagascar en 1947, et dans tant de lieux encore.

L’image des hordes barbares submergeant un Occident, certes supérieur en intelligence et en technologie, mais démographiquement distancé, hante les écrits de l’époque coloniale. Émile Faguet, écrivain et essayiste populaire, qui entrera à l’Académie française en 1900, constate, effaré : « Les races de couleur ont la puissance prolifique. Les Chinois, étouffés dans leur immense empire, sont quatre cents millions. On calcule que, dans soixante ans, pas plus, les collégiens qui passent leur baccalauréat en ce moment verront cela, ils seront huit cents millions » [Faguet, 1895].

Entre 1894 et 1905, en Asie, un monde a basculé. En 1894-1895, Japonais et Chinois s’affrontèrent. En 1900, les Boxers assiégèrent les légations européennes à Pékin. Cinq ans plus tard, la victoire japonaise sur la Russie tsariste sonna comme un coup de tonnerre : ainsi, une « race de couleur » pouvait vaincre la race blanche. Au lendemain de la guerre sino-japonaise, Émile Faguet concluait : « On voit maintenant très net les résultats de la civilisation des quatre derniers siècles, de l’expansion de la race blanche. La race blanche conquiert le monde, et, d’abord, elle en profite pour elle, elle l’exploite comme une grande ferme. Puis, pour mieux l’exploiter, elle y fait des chemins et des routes par eau, par terre, par montagnes, par fleuves, par mer, par déserts. De cette façon, elle l’ouvre non seulement à elle-même, mais aux autres habitants de la planète. Ceux-ci se répandent partout où la race blanche s’est répandue elle-même, habitent avec elle les pays, autrefois déserts, découverts par elle, et reviennent avec elle aux pays d’où, d’abord, elle les avait refoulés. »

En 1895, date de la fin de la guerre sino-japonaise, Camille Mauclair publiait un Orient vierge. Roman épique de l’an 2000, roman à thèse qui s’achève par l’exigence d’une « levée unanime de l’Europe confédérée au devant du péril jaune ! » [Mauclair, 1895]. Deux ans plus tard, le sociologue Jacques Novicow reprenait son article paru dans la Revue Internationale de Sociologie et publiait sous forme de plaquette Le Péril jaune. En 1901, Edmond Théry signait lui aussi un Péril jaune. Mais le record de médiocrité et de racisme appartient au commandant Driant qui, sous le pseudonyme de Danrit, signait en 1909 L’Invasion jaune. Le livre, qui rencontra immédiatement un immense succès, s’achève sur la vision de cavaliers barbares descendant les Champs-Élysées avec des têtes blanches plantées sur des piques. Partout en Europe, la peur du péril jaune était présente : Bismarck avouait sa crainte de voir un jour « les Jaunes faire boire leurs chameaux dans le Rhin », et l’écrivain anglais Sax Rohmer créa en 1913 le personnage du Docteur Fu Manchu, un premier roman au succès si fracassant qu’il sera suivi d’une quinzaine d’autres.

Dès qu’un conflit opposant (ou, en tout cas, incluant) Blancs et hommes de couleur apparaissait, le prisme de la lutte des races était souvent le premier utilisé. Un demi-siècle après Émile Faguet, durant la guerre d’Indochine, André Siegfried, déjà cité, donna son interprétation des premiers revers français : « Ce qui est en cause, ce n’est pas tant le statut colonial lui-même que le destin dans le monde de la race blanche, et avec elle de la civilisation occidentale dont elle est le garant, le seul garant » [Siegfried, 1950b]. Siegfried, au moins, avait l’excuse d’avoir le nez collé sur l’actualité. On n’en dira pas autant d’un général en retraite, déplorant, pour le trentième anniversaire de la chute de Dien Bien Phu : « C’est la race blanche qui a perdu » [Bigeard, 1984].

La normalité d’être blanc

Le préjugé de couleur, certes largement majoritaire des siècles durant, a toutefois été contesté. De tout temps, des intellectuels, des politiques, des hommes de terrain ont bataillé contre les théories officielles. La thèse qui affirme qu’après tout le racisme fut l’apanage de tous et que le condamner aujourd’hui est un exercice vain et anachronique ne tient pas. La simple existence de textes antiracistes est la preuve qu’il était possible de ne pas succomber à l’air du temps. Lorsque le plus célèbre anthropologue français du XIXe siècle, Paul Broca, et ses disciples tentèrent d’établir un soubassement scientifique au racisme, rares furent les chercheurs à contester ces thèses, mais Jean Louis Armand de Quatrefages fut de ceux-là (ce qui ne l’empêcha pas d’écrire des lignes violemment racistes à d’autres occasions) : « En fait, la supériorité entre groupes humains s’accuse essentiellement par le développement intellectuel et social ; elle passe de l’un à l’autre. Tous les Européens étaient de vrais sauvages quand déjà les Chinois et les Égyptiens étaient civilisés. Si ces derniers avaient jugé nos ancêtres comme nous jugeons trop souvent les races étrangères, ils auraient trouvé chez eux bien des signes d’infériorité, à commencer par ce teint blanc dont nous sommes si fiers et qu’ils auraient pu regarder comme accusant un étiolement irrémédiable » [de Quatrefages, 1877].

Au début du siècle suivant, un savant plutôt anticonformiste, Jean Finot (parfois appelé Louis-Jean Finot), s’est attaqué à son tour aux idées reçues dans Le Préjugé de races (c’est le titre de son ouvrage, qui aura plusieurs rééditions) : « La science de l’inégalité est par excellence une science des Blancs. Ce sont eux qui l’ont inventée, lancée, soutenue, nourrie et propagée, grâce à leurs observations et à leurs déductions. Se considérant au-dessus des hommes d’autres couleurs, ils ont érigé en qualités supérieures tous les traits qui leur étaient propres, en commençant par la blancheur de leur peau et la souplesse de leurs cheveux. Mais rien ne prouve que leurs traits si vantés soient des traits de supériorité réelle » [Finot, 1905]. Ces plaidoyers, et bien d’autres encore, amènent à une réflexion qui devrait être d’évidence (mais qui, des siècles durant, ne le fut pas) : même en nous replaçant dans le contexte de l’époque, aucune démonstration recevable ne pouvait classer une race, la blanche, en tête de l’humanité. Mais il y a encore bien du chemin à parcourir avant que cette idée, désormais acceptée par ceux qui ont réfléchi et travaillé sur la question, devienne le bien commun de tous les hommes.

Alain Ruscio

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