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Il est toujours attendrissant de voir trois ou quatre vaillants militants - parfois moins -  se réunir pour répéter inlassablement des mots d'ordre qui ne sont que des mots et jamais suivis d'ordre, c'est-à-dire de la moindre réception par les gens. Attendrissant et pathétique. Comme le discours en béton armé idéologique prononcé par un copain qui se voit comme Lénine parlant aux ouvriers de Pitoulov et qui en fait s'adresse à trois septuagénaires et un gamin qui sera bientôt parti vers de nouvelles aventures politiques, tant le turn over (le rythme de renouvellement des effectifs) est important chez les jeunes. 

Un élan de lucidité aidant,  personne n'ose appeler ces réunions faméliques du nom de manifestation ou de meeting. Du coup on se rabat sur "prise de parole" ou "hommage symbolique"...ça évite de dénombrer devant combien de représentants de la classe ouvrière et des masses on a pris la parole ou rendu hommage. Les photos où l'on ne voit que les quatre personnes à la tribune évite de montrer la salle où...quatre personnes les écoutent.

Cette description - qui concerne bien des groupuscules - n'est pas cruelle. C'est la réalité qui l'est. Et cela n'a rien de réjouissant. Mais "Il n’y a pas de politique qui vaille en-dehors des réalités". Or il nous  faut appréhender le réel pour construire une alternative. Nous voyons à la fois un bouillonnement des peuples, partout où règne le capital, mais aussi l'absence de cristallisation, d'incarnation, tour simplement d'organisation. Ecoeurés par les trahisons et les échecs, traumatisés par le grande défaite historique du socialisme soviétique, privés de perspective et d'alternative, les peuples combattent, résistent mais sans espoir crédible à leurs propres yeux.

Faire ce constat, ce n'est pas désespérer Billancourt, Billancourt n'existe plus. C'est sans doute une des raisons de l'inadéquation des vieux schémas politiques auxquels s'identifient les groupuscules et donc une partie de la gauche. Les réponses ne correspondent pas au prolétariat réel. 

La bourgeoisie a brisé en partie le salariat "d'avant" et construit patiemment et méthodiquement, en institutionnalisant la précarité, un nouveau prolétariat. Ce qu'on appelle l'uberisation c'est ce projet d'individualisation du travailleur qui devient un vecteur d'auto-exploitation. L'auto-entrepreneuriat ( Lire Sarah Abdelnour, Moi, petite entreprise. Les auto-entrepreneurs, de l'utopie à la réalité,PUF), bouleverse les référentiels normatifs qui structurent les rapports au travail et les représentations politiques. Hervé Novelli., ancien militant d'Occident, du GUD*,du FN et jusqu'en 1981 du PFN** (ce n'est pas un hasard), puis de l'UDF et de l'UMP, fut comme secrétaire d’État de François Fillon l’initiateur et le fondateur du dispositif de l'auto-entrepreneur. Avec un objectif politique qu'il a exposé clairement : "Cela abolit, d'une certaine manière, la lutte des classes. Il n'y a plus "d'exploiteurs" et "d'exploités". Seulement des entrepreneurs : Marx doit se retourner dans sa tombe ".

Un modèle social néolibéral s'impose. La réussite est individuelle, le marché est dérégulé, la protection sociale privatisée, la solidarité réduite à la sphère privée. Retour au passé : le travailleur vend sa force de travail directement sur le marché, il est payé à la tâche, sans droit du travail, et toujours moins de protection sociale. Le salariat et l'artisanat deviennent l'expression "des blocages, lourdeurs, entraves bureaucratiques à l'esprit d'entreprise". Ce sont les fondements du système social issu du Front Populaire et du CNR qui sont pulvérisés : sortie du salariat et destruction de statuts, déséquilibre des comptes sociaux, idéologie de l'individu atomisé et responsable de ses malheurs, entouré d'un monde de solitude et d'incertitudes. Comme le disait l'ex- patronne du MEDEF Madame Parisot "La vie, la santé, l'amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ?".

Inutile de rappeler que cette politique est partagée par toutes les droites mais aussi par la gauche social-démocrate (PS et satellites).

Si ce projet issu des cogitations des Chicago boys et du thatcherisme, voir du management nazi (lire J.Chapoutot Libre d'obéir), a mordu dans l'opinion, c'est aussi parce que la gauche n'a pas toujours su proposer une relation salariale plus autonome, démocratique et émancipatrice mais sans la destruction des droits et des solidarités qui ont été conquis par plus d'un siècle de lutte ouvrières et populaires.

Ces modifications structurelles de la classe et des couches populaires et moyennes doivent être pleinement prises en compte dans la stratégie que la gauche se doit d'élaborer pour construire une alternative progressiste. Sans doute davantage que les considérations tactiques et électoralistes sur ce qui fédère le peuple.

Tourner le dos aux alternatives proposant des solutions caduques adaptées à un monde qui n'existe plus. Combattre le modèle destructeur néolibéral. Proposer un modèle solidaire de protection sociale dans une perspective d’émancipation du travail et de l'humanité, pourrait alors, en collant au vécu des femmes et des hommes du XXIe siècle, reconstruire une espérance. 

 

Antoine Manessis.

 

* Groupe Union Défense, groupe fasciste ultra-violent.

** Parti des Forces Nouvelles, groupe fasciste lié au Mouvement Social Italien  et Fureza Nueva  espagnol (deux partis néo-fascistes).

Ces deux groupes se sont dispersés vers la droite et le FN.

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