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NBH publie l'article de Thierry Labica publié sur le site Contretemps et intitulé Après Corbyn : la gauche du Labour et la quatrième tranchée. Cet article montre où se trouve la ligne de front du combat de classe : au sein même du parti travailliste. Il montre le travail de sape de l'aile droite contre Corbyn et ses camarades. La droite travailliste choisit la stratégie de l'échec de son propre parti plutôt que la victoire de la gauche travailliste. Et toutes les méthodes y compris les plus abjectes sont utilisées à cette fin. Quelles conclusions tirer de ce que nous dévoile cet excellent article? Sans doute plusieurs : Corbyn n'a certainement pas riposté à ces ennemis de l'intérieur avec la force et le fermeté nécessaire, il n'a pas su résoudre les contradictions auxquelles il a été confronté. Le Labour peut-il être le porteur d'une alternative progressiste quand son appareil, nombre de ses cadres et élus, sont à ce point politiquement corrompus? Si la fracture entre progressistes et  agents conscients du capital traverse le Labour, nous sommes obligés de constater que le rapport des forces entre les deux est, à la longue, favorable à la droite. D'autant que l'aile gauche elle-même était très hétérogène, avec une fraction petite-bourgeoise européiste qui a affaibli Corbyn. En revanche ce qui est positif c'est que le programme économique et social progressiste de l'aile gauche était populaire. Mais il lui manquait centralement sa dimension anti-UE, son soutien clair et net au Brexit voulu majoritairement par le peuple britannique et en particulier par les couches populaires. Ce qui  a permis à la droite d'affaiblir la gauche dans ses bastions ouvriers et populaires et lui faire perdre les élections. Enfin on peut légitimement s'interroger sur la nécessité ou non de constituer une force progressiste hors du Labour à condition qu'une telle force ne soit pas un groupuscule. Or compte tenu des pesanteurs et des spécificités idéologiques et politiques britanniques on peut être dubitatif sur la réponse.

NBH

 

Après Corbyn : la gauche du Labour et la quatrième tranchée.
Par Thierry Labica 6 mai 2020    https://www.contretemps.eu/

 

« 08/06/2017, 22:45 – Tracey Allen: They are cheering and we are silent and grey faced. Opposite to what had been working towards for the last couple of years!! 😞 »

Le lendemain : « We will have to suck this up. The people have spoken. Bastards. »

« Ils [l’équipe de Corbyn] poussent des cris de  joie, et nous, pas un mot, la mine grise. Tout le contraire de ce à quoi je travaille depuis deux ans » ; « Il va falloir prendre notre mal en patience : le peuple a parlé. Connards ».[1]

Nouvelle direction : nouvelle direction ?

Le 4 avril dernier, les adhérent.es du parti travailliste ont élu une nouvelle direction en accordant  une forte majorité à Keir Starmer (56,2%). Ses deux concurrentes, Rebecca Long-Bailey et Lisa Nandy, recueillirent respectivement 27,6 % et 16,2 % des suffrages. La victoire de Starmer et la défaite de Long-Bailey invite une première interprétation plausible selon laquelle, le moment Corbyn pourrait être arrivé à son terme.

Au sein du gouvernement fantôme de Jeremy Corbyn, K. Starmer était chargé des questions liées au  Brexit. C’est dans ce rôle que sur cette question politique clé depuis 2016, que Starmer, dès le congrès travailliste de septembre 2019, avait activement défendu (avec d’autres) non seulement l’option d’un nouveau « vote populaire » sur l’adhésion à l’UE, mais qu’il s’était aussi prononcé en faveur d’une campagne pro-UE en cas d’arrivée des travaillistes au pouvoir. En cela, Starmer était probablement la meilleure incarnation de la rupture de l’engagement à honorer le résultat du référendum pris dans le programme travailliste pour les élections anticipées de juin 2017.

Ainsi, en dépit de la soixantaine de sièges perdus dans les anciennes circonscriptions ouvrières (massivement désindustrialisées) pro-’Leave’ du nord de l’Angleterre, et avec lesquelles le Labour est censé reconstruire des liens profondément érodés depuis plus de vingt ans, le parti a choisi le candidat le plus distinctement londonien[2] et pro-UE de la compétition.

Rebecca Long-Bailey, élue d’une circonscription de la région du Grand Manchester, fut généralement perçue comme la représentante de la gauche corbynienne dans cette élection. Membre du gouvernement fantôme de Corbyn, Long-Bailey était chargée des entreprises, de l’énergie et de la stratégie industrielle. Long-Bailey avait ainsi la responsabilité de la « révolution industrielle verte » – responsabilité emblématique s’il en fut – du gouvernement travailliste qui ne vit pas le jour.

L’élection du chef adjoint du parti tend, dans une certaine mesure, à confirmer cette interprétation. L’ancienne responsable de l’éducation du gouvernement fantôme précédent, Angela Rayner, est arrivée largement en tête (41,7%), devant d’autres candidates et candidats plus proches de Corbyn et en particulier d’Andy Burgon (chargé de la justice de l’ex-gouvernement fantôme).

En outre, on observe que dans sa nouvelle équipe gouvernementale d’opposition, Starmer s’est non seulement délesté de la plupart de figures représentatives de la gauche, mais a fait appel à divers personnalités de la droite la plus confirmée.[3] Promues, il est vrai, à des rôles assez subalternes dans nombre de cas, elles pourraient néanmoins avoir vocation à relancer la logique de droitisation, au-delà des affichages d’un œcuménisme politique « rassembleur ». Sur un autre terrain, celui de la revendication d’indépendance Ecossaise, on peut douter du caractère « rassembleur » du choix Lisa Nandy au poste de ministre de affaires étrangères du cabinet fantôme : en référence à l’Ecosse, Nandy a récemment jugé qu’il serait bon de s’inspirer, par exemple, de l’action de l’État Espagnol en Catalogne[4] contre les « nationalismes étriqués et créateurs de discorde ». L’attrait du Labour en Ecosse risque d’être difficile à reconstruire, pour dire le moins, sur ce genre d’orientation, surtout quand la question nationale est devenue indissociable de l’aspiration à s’affranchir de la domination politique non seulement londonienne, mais aussi et surtout nationaliste anglaise, austéritaire et globalement tory depuis 2010.

Reste enfin une nouvelle composition du comité exécutif national dans lequel la gauche corbynienne n’a plus la majorité. Et l’on passe sur le soulagement non-dissimulé qu’a inspiré cette transition aux principaux médias et à leur satisfaction de voir revenir un dirigeant enfin « responsable » à la tête de l’opposition.

Pour la gauche, ces signaux ne sont pas bons, et ce premier constat d’une clôture d’une phase politique sans précédent dans l’histoire du parti travailliste paraît inévitable. Il doit pourtant être nuancé pour au moins trois raisons.

Premièrement, comme l’ont remarqué divers commentateurs, prise dans sa globalité, cette première équipe de Starmer est plus à gauche que ne l’était celle de Corbyn lors de son arrivée à la tête du parti en septembre 2015. A l’époque, il avait fallu se mettre en quête de volontaires bien au-delà de l’infime périmètre de la gauche socialiste au sein du parti. Cinq ans plus tard, nombre de jeunes personnalités de gauche ont pu acquérir une surface politique et une audience inimaginables en 2015. Les votes recueillis par  Rebecca Long-Bailey, Andy Burgon ou Dawn Butler (autre candidate à la co-direction) en sont une bonne indication: si ces résultats ont été indéniablement facteur de déception pour nombre d’adhérent-es et de militant-es, ils signalent néanmoins une présence importante et affirmée de la gauche dans le parti[5] et avec laquelle il faudra non seulement compter, mais qui sera aussi indispensable à toute défense et à terme, mise en application des grandes orientations annoncées.

D’où la deuxième raison pour laquelle le constat de départ mérite certaines nuances : les priorités du nouveau gouvernement d’opposition, directement tirées des programmes travaillistes des dernières années, ne signalent pas de restauration sommaire du « centrisme » réactionnaire antérieur. Cette relative continuité programmatique se comprend d’autant mieux que la grande majorité des membres du Labour, loin de se sentir dissuadés par la défaite de décembre 2019, continuent d’adhérer à l’intégralité des propositions phares des programmes travaillistes de 2017 et 2019. Les enquêtes d’opinion YouGov dont les résultats ont été publiés en février faisaient apparaître des majorités – massives dans certains cas – en faveur de politiques fiscales redistributives, de nationalisations (services postaux, rail, énergie, eau) de la suppression des frais d’inscription universitaires, de l’abrogation des lois anti-syndicales, de la réduction des inégalités de salaires, d’abolition des exonérations fiscales pour les établissements scolaires privés, voire d’abolition des écoles privées (…).[6]  Il vaut la peine de noter que cette opinion travailliste est elle-même à l’image d’une opinion publique plus généralement acquise à nombre, au moins, de ces mêmes préoccupations et aspirations comme l’ont montré de manière répétée diverses enquêtes d’opinion depuis 2015 : la première élection de Corbyn à une très large majorité à la tête du parti travailliste correspondait aussi à un net déplacement du « centre », ou du consensus d’opinion sur beaucoup de ces sujets.[7] La panique des élites et la haine politico-médiatique déversée de manière ininterrompue sur le dirigeant socialiste au cours des cinq dernières années s’expliquent d’abord par cette possibilité bien réelle que celui-ci ait pu incarné un nouveau sens commun, certes pas porté par une conjoncture révolutionnaire, mais au moins prêt à la remise en cause des normes idéologiques imposées par plus de trente années de règne quasi-absolutiste des politiques du capital.

Le troisième motif tient à la pression exercée par la situation objective, entre conscience maintenant aigüe de la crise climatique, dangers imminents du Brexit et Covid-19 sous gestion du pouvoir conservateur directement en phase avec les radicalisations réactionnaires internationales de la période. Dans ce contexte en particulier de la pandémie en cours – qui en Grande-Bretagne, frappe disproportionnément les milieux BAME (Black, Asian, and Minority Ethnic communities) – l’universalité des urgences devient de moins en moins séparable de l’expérience vécue immédiate ; la totalité systémique du monde du capital pourrait ainsi perdre un peu, au moins, son aura d’abstraction pour se donner à voir dans la multiplicité des manifestations ordinaires de la crise des systèmes de santé et à travers des années de vandalisme politique qui l’ont produite.

Même s’il en est moins visiblement question ces temps-ci, la perspective du Brexit en version tory/Boris de Pfeffel Johnson reste une dimension clé de la situation. Sans en voir le détail ici, signalons au moins ceci : on a eu l’occasion de se faire une idée générale des conséquences prévisibles pour l’emploi et le monde du travail de la sortie du l’UE telle qu’administrée par le pouvoir conservateur. Un problème majeur est cependant resté dans l’ombre jusqu’ici et pour nous en France (au moins), probablement du fait de sa nature beaucoup plus spécifiquement britannique : l’ensemble des régions du Royaume-Uni frappées par  la désindustrialisation – dont elles ne se sont jamais remises – étaient destinataires des très substantiels programmes de fonds structurels européens. Sans présumer ici de la pertinence de l’usage de ces fonds dans les régions concernées, il faut d’abord noter que les pertes budgétaires pour nombres d’instances politiques et administratives régionales et locales se comptent en milliards d’Euros cumulés pour les sept années à venir. En 2017, le gouvernement de Me May créa un programme spécifique dont la vocation était d’anticiper et pallier ses pertes.

Or, ce programme –  le Fonds de prospérité partagé du Royaume Uni (UKSPF – UK Shared Prosperity Fund), en dépit de toutes les annonces faites, reste désespérément vide, les « consultations approfondies » déjà prévues pour la fin 2018 n’ont toujours pas eu lieu. Ce qui signifie, en l’état, que des régions britanniques – certaines parmi les plus pauvres d’Europe, frappées depuis dix ans par des politiques d’austérité extrémistes, et dans le pays (le Royaume-Uni) qui présente les plus grands écarts de richesses interrégionales – sont donc promises à une paupérisation toujours plus brutale et destructrice. La crise du Covid-19 permet au pouvoir de différer toujours plus la prise en compte de ces enjeux dont l’épidémie ne fait pourtant que révéler un peu plus la gravité. On peut parier d’ores et déjà qu’ils feront retour avec fracas.

Voilà pour une première appréciation se voulant modérée de la situation de la gauche au sein du Labour à l’heure où Jeremy Corbyn quitte la direction. Le recul, bien réel avec l’élection de Starmer et la composition du nouveau « Shadow Cabinet », n’est cependant pas une restauration. La place de la gauche dans le parti est à présent non seulement importante mais aussi incomparablement plus grande que ce que la situation organisationnelle et idéologique léguée par les années Blair laissait présager. Les premières questions qui se posent alors sont, entre autres, les suivantes : dans ces diverses composantes organisées au sein du labour, la gauche est-elle en mesure d’assurer sa propre unité et sa propre cohésion politique afin de rester représentée et audible dans les instances, de peser sur les orientations et programmes, de continuer de défendre la démocratisation interne du parti ? Les bases militantes venues ou revenues en grands nombres au parti en 2015 et depuis resteront-elles convaincues de la nécessité de maintenir leur adhésion et leur activité ? Au-delà des premières déclarations consensuelles inévitables sur la préservation de l’unité du parti, l’attitude et l’orientation sur le moyen terme de la nouvelle direction sur le plus long terme reste à voir, au gré de rapports de forces internes dont l’issue n’est pas encore tranchée.

Depuis le 12 avril, cependant, les choses se précisent peut-être plus vite que prévu.

 

Sabotage, obstruction et insultes au sommet : les révélations du 12 avril sur la direction administrative du parti

Les premières déclarations de K Starmer invitèrent un peu de spéculation compréhensible : en tant que dirigeant de l’opposition, et en particulier dans les circonstances terribles du moment, il entendait rester « constructif » tout en posant les « questions difficiles » là où l’action gouvernementale doit être rectifiée, et ne souhaitait pas « s’opposer pour le plaisir de s’opposer », en sachant avoir « le courage » de reconnaître la justesse de l’action gouvernementale lorsque celle-ci le mérite.

De telles banalités n’étaient sans doute pas entièrement dépourvues de sens tactique. Sans doute y avait-il lieu d’y reconnaître la manifestation convenue d’une certaine hauteur de vue de rigueur du nouveau dirigeant dans un moment de grande crise nationale. Mais il était tout aussi possible de craindre que cette expression de prudence conjoncturelle ne dégénère à nouveau en renoncement à toute opposition sérieuse au nom du consensus génuflecteur devant l’intérêt supérieur de la nation.

Les choses pourraient avoir commencé à se clarifier depuis le samedi 12 avril et les questions sur l’avenir de la gauche dans le Labour ne peuvent plus ni attendre, ni faire semblant d’attendre.

A peine plus d’une semaine après l’élection de la nouvelle direction du parti, la chaîne Sky News annonçait avoir pris connaissance du résultat d’une enquête interne au Labour. On apprenait que ce dossier, compilé pour les besoins d’une enquête sur l’antisémitisme au sein du parti travailliste conduite par  la Commission sur l’égalité et les droits humains (EHRC)[8], n’avait pas été transmis au EHRC, le service juridique du parti jugeant cette transmission – curieusement – non-nécessaire. Ce dossier n’a pas encore été rendu disponible dans son intégralité (à l’heure où ces lignes sont écrites) mais a d’ores et déjà pu être consulté par divers commentateurs.

On y trouve, sur 851 pages, des milliers de mails et de messages WhatsApp échangés entre les hauts cadres de la bureaucratie installée au siège du Labour jusqu’à leur départ courant 2018 : secrétaire général du parti d’alors (Iain McNicol), assistante du secrétaire général, responsable du service juridique, de la commission disciplinaire, responsables de l’organisation des campagnes électorales, directeur ou directrice régionale du parti, par exemple.[9] On voit dans ces échanges des responsables nationaux du parti, payés par le parti et censés œuvrer au succès de ses campagnes, exprimer ouvertement leur souhait d’une défaite du Labour.

Mais mieux encore, le document révèle de quelles manières cette élite administrative, héritière souvent revendiquée du blairisme, s’est très activement employée à affaiblir les chances de victoire électorale du Labour dirigé par la gauche avec l’intention déclarée qu’un échec aux législatives de juin 2017 imposerait le départ de Corbyn, la disqualification de la gauche et l’arrivée d’une nouvelle direction droitière.

Pendant la campagne de 2017, alors que le Labour s’engageait avec un important retard dans les sondages d’opinion, ces cadres concentrèrent l’effort logistique et financier de campagne sur les candidats droitiers dont les sièges n’étaient en rien menacés et privèrent de tout soutien les candidates et candidats réputés de gauche, proches de la nouvelle orientation du parti. Une cellule secrète fut secrètement mise sur pied afin de planifier les échéances d’une succession alors d’ores et déjà prévue pour les semaines suivant les élections de début juin. Elus parlementaires et personnalités de la gauche socialiste du Labour, Jon Trickett et Ian Lavery se souviennent de leur impossibilité d’obtenir un ensemble d’informations cruciales relatives à la campagne des législatives de 2017 dont ils étaient pourtant les coordinateurs. Ils observent en outre :

« On peine parfois à se représenter, rétrospectivement, l’enthousiasme éveillé par la publication du programme [électoral travailliste de 2017]. C’est tout le paysage de cette élection qui s’en trouvait changé. Au titre de coordinateurs de la campagne, nous avions besoin de connaître l’effet qu’il suscitait dans l’électorat et quelles classes d’âge se tournaient vers le Labour.

On vit rapidement qu’il fallait que le parti sorte de sa stratégie défensive de simple préservation de nos sièges parlementaires pour passer à l’attaque dans un nombre croissant de circonscriptions tory. Mais en demandant où se trouvaient des infos, les gestionnaires du parti ont pris l’air ahuri.

A la place, on nous présenta un document suggérant que nous dirigions nos ressources vers des circonscriptions à fortes majorités travaillistes en rien menacées. Les noms des candidats   proposés pour être bénéficiaires de ces ressources nous laissa stupéfait : ils et elles appartenaient presqu’exclusivement à la seule et même tendance du parti. »[10]

A suivre....

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