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                                            Georges Dimitrov pendant le procès de Leipzig  1933

 

Georges Dimitrov (1882-1949), militant communiste bulgare, militant kominternien fut désigné secrétaire général de l'Internationale Communiste d'août 1935 à la dissolution de celle-ci en juin 1943. Il dirigea le parti communiste et la République populaire de Bulgarie jusqu’à sa mort en 1949.

"Nous ne serions pas des marxistes révolutionnaires, des léninistes, de dignes disciples de Marx-Engels-Lénine, si en fonction d’une situation modifiée et des déploiements opérés dans le mouvement ouvrier mondial, nous ne remaniions pas de façon appropriée, notre politique et notre tactique." Il nous semble que cette pensée de Georges Dimitrov résume fort bien la démarche marxiste qui l'a inspiré lors du VIIe congrès de l'Internationale Communiste. Ce qui fait de Dimitrov le grand dirigeant communiste qui bénéficie d'une aura particulière c'est justement qu'il fut capable de porter la ligne de Front Populaire avec ténacité et conviction dans un contexte particulièrement complexe et de réussir à la faire adopter.

Lorsque, après le Procès de Leipzig, Dimitrov arrive à Moscou le 27 février 1934 la ligne de l'IC est toujours la ligne "sectaire de gauche" de classe contre classe et de dénonciation du social-fascisme.Un an après, en août 1935, il proclame à la tribune du VIIe congrès de l'IC "L’Internationale Communiste et ses sections sont prêtes à entrer en pourparlers avec la IIe Internationale et ses sections en vue d’établir l’unité de la classe ouvrière dans la lutte contre l’offensive du Capital, contre le fascisme et la menace d’une guerre impérialiste". On se rend compte du chemin parcouru en du virage pris.

La démarche novatrice de Dimitrov est aussi le produit de son histoire.

Le jeune PCB campait sur des positions gauchistes. Georges Dimitrov sera un des premiers dans son parti à modifier cette position, notamment après sa rencontre en 1921 avec Lénine qui lui conseille: "Concentrez votre attention sur la consolidation du parti communiste et attelez-vous-y le plus sérieusement, d’autant plus qu’il est relativement faible tant du point de vue quantitatif que qualitatif… En même temps, bâtissez l’union entre les ouvriers et les paysans"

À la tribune du IVe Congrès du PCB en juin 1922, il réclame l’édification d’un Front Prolétarien Unique. Il prend l’initiative de faire mener des actions communes avec des syndicats réformistes ou des groupes ouvriers informels en organisant des Commissions ouvrières d’entreprises.

Le 9 juin 1923, lorsqu’un coup d’État militaire met fin au pourvoir agrarien, le Komintern incite les Bulgares à profiter de "la situation révolutionnaire" créée dans le pays. Aussitôt, le Parti Communiste Bulgare se lance  dans la préparation d’une insurrection en collaboration avec certains agrariens. Georges Dimitrov va rédiger, dans l’optique de la mise en place d’un Front Unique du Travail, une série d’articles dans lesquels il n’hésite pas à appeler à l’action commune avec les communistes non seulement le Parti Agrarien et le Parti Social-Démocrate mais aussi l’union des artisans, les syndicats indépendants, l’organisation des anarchistes-communistes et les représentants du Parti Radical. Visant un public plus élargi que les organisations politiques, il exhorte à la lutte commune non seulement les ouvriers et les paysans, mais également les artisans, les petits commerçants, les fonctionnaires, les professions libérales jusqu’aux généraux. Cette ouverture va si loin que le CC du PCB éprouve le besoin de se distancer de certaines positions de Dimitrov.  Georges Dimitrov fait preuve d’une ouverture dans la conception d’un Front unique inhabituellement large, puisque cette conception prône – pour la première fois et en rupture avec la tradition du PCB – un Front unique tant par le bas que par le haut et ouvert non seulement aux ouvriers, mais aussi à toutes les  couches populaires et moyennes de Bulgarie.

Quant à l’insurrection commanditée par le Komintern elle est un fiasco qui aboutit à la mise hors-la-loi du parti communiste et provoque une vague de répressions sanglantes.Georges Dimitrov se met en retrait de la direction du Parti Communiste Bulgare et va rejoindre Moscou pour intégrer l'appareil du Komintern. En 1925 le Komintern abandonne l’espoir d’une explosion révolutionnaire en Europe.

Staline avance une autre "conception", celle de la "construction du socialisme dans un seul pays" et dès 1925 Boukharine devient l'un des plus ardents défenseurs de cette thèse que désapprouvent une partie des dirigeants communistes notamment Trotski, Zinoviev et Kamenev.  Le VIIe Plénum du CE de l’IC (1926) entérine la chute de Zinoviev – tenant de la lutte armée – et la promotion de Boukharine qui préconise de limiter le Front unique à des actions communes ponctuelles, sous la direction communiste. 

Georges Dimitrov adhère à cette nouvelle ligne. Mais, le VIe Congrès du Komintern (1928) opère une nouvelle volte-face qui aboutira, toujours sous l’impulsion de Staline, à l’émergence du slogan gauchiste de la lutte "classe contre classe" et surtout de la définition de la social-démocratie en tant que "social-fascisme".

Georges Dimitrov est incriminé au sein de son parti pour son «déviationnisme de droite». La direction du Komintern le nomme en 1929, à la direction clandestine du WEB(bureau ouest-européen de l'IC) à Berlin. Représentant coordinateur du Komintern auprès des partis communistes d’Europe occidentale pendant près de quatre années, Georges Dimitrov mènera en Allemagne, mais aussi dans d’autres pays tels la France, la Suisse, la Tchécoslovaquie, la Hollande une vie clandestine qui le mettra au contact des réalités politiques et sociales d’Europe de l’Ouest. Il organise même des forums rassemblant des personnalités non-communistes de la gauche européenne tel le Congrès International contre la guerre en août 1932 à Amsterdam. À cette époque de montée en puissance du nazisme.

En octobre 1932, pressentant le danger hitlérien, il adresse à l’IC un rapport où il n’hésite pas à critiquer ouvertement la gestion de la crise politique allemande par le PCA (KPD). Prenant le contre-pied de ce qui était la politique du Komintern depuis 1928, Georges Dimitrov écrit: "Particulièrement en ce moment, en réponse à la ligne d’offensive générale adoptée par le fascisme, il est indispensable d’appliquer une politique concrète du Front unique sur toutes les lignes, dans les entreprises et dans les bourses du travail, dans les syndicats et les autres organisations prolétaires, localement et dans une dimension qui s’étende à l’ensemble du pays. Le problème de la réalisation d’un Front unique révolutionnaire de la classe ouvrière contre l’offensive des entrepreneurs et du fascisme doit occuper une place centrale et devenir le pilier central de toute notre action au sein des masses". 

Georges Dimitrov juge inopérants les appels adressés aux ouvriers sociaux-démocrates tels que: "Venez au Front rouge sous la direction du parti communiste". En revanche, il suggère des mots d’ordre sans conditions préalables: "Ouvriers sans distinction d’appartenance à un parti ou à une organisation, créez sur la base de la démocratie prolétarienne vos propres structures de lutte commune, collégialement élues par vous, prenez collectivement des décisions concrètes pour des actions communes de lutte contre le pillage de vos salaires […], contre le fascisme, la terreur policière et nationale-socialiste, pour la défense de vos droits de travailleurs, de vos organisations […], de votre vie et de la vie de vos dirigeants». Last but not least, Dimitrov désigne les sociaux-démocrates comme les alliés potentiels. Il met ainsi en cause le dogmatisme qui marque la politique kominternienne. 

Arrêté et accusé d'avoir incendié le Reichstag, Dimitrov depuis le box des accusés au procès de Leipzig fustige les nazis et affirme sa foi dans le communisme et maintien aussi son appel à la formation d’un Front unique large. Georges Dimitrov prend le contre-pied de la politique du Komintern lorsqu’il expose sa conception du Front unique "Néanmoins, en présence du fascisme attaquant la classe ouvrière d’Allemagne et déclenchant toutes les forces de la réaction mondiale, le Comité exécutif de l’Internationale Communiste appelle tous les Partis Communistes à faire encore une tentative pour établir le Front unique avec les masses ouvrières sociales-démocrates par l’intermédiaire des partis sociaux-démocrates". Dimitrov fait preuve d’une double révision novatrice. Il appelle d’une part à "établir le Front unique avec les masses ouvrières sociales-démocrates par l’intermédiaire des partis sociaux-démocrates" avec la direction des «sociaux-fascistes»...D’autre part, il adresse cet appel au nom du Comité exécutif de l’Internationale Communiste, s’érigeant ainsi en porte-parole du Komintern. Sa position est d’autant plus en décalage avec celle de l’Internationale qu’au même moment les rapports de Willheim Pieck et d’Ajno Kuusinen au XIIIe Plénum du CE de l’IC confirment une fois de plus les thèses sur le social-fascisme et l’imminence de la nouvelle vague révolutionnaire. Les positions de l’IC sur la question allemande demeurent la révolution  armée pour la mise en place d’un pouvoir soviétique. Le dogmatisme semble l'emporter.

En dépit de ces contradictions après son retour triomphal à Moscou, Georges Dimitrov est chargé par Staline de préparer le VIIe Congrès de l’IC dans l’esprit de l’application d’une politique de Front Populaire. Le tournant a sans doute plusieurs causes. L'expression d'une volonté unitaire dans les masses, un anti-fascisme grandissant, l'action des Partis communistes,  en France après le 6 février 1934 la solidarité anti-fasciste  de la gauche s'exprime et Thorez sera la premier à utiliser le terme de Front Populaire. En Autriche l’insurrection armée embrase Vienne. En Espagne les prémices du Frente Popular se dessinent. Sans oublier les nécessités de la diplomatie soviétique qui cherche à développer la sécurité collective avec les gouvernements démocratiques-bourgeois occidentaux.

Dimitrov est choisi pour incarner la nouvelle stratégie de Front Populaire car elle correspond à ses convictions qu'il défend avec courage et que le contexte politique corrobore. Mais aussi car il permet de placer Staline en retrait en fonction des développement ultérieurs possibles.

La mise en place de la nouvelle ligne sera longue et ardue : il s’écoulera plus d’un an entre le premier rapport préparatoire présenté au CE de l’IC le 1er juillet 1934 et le déroulement du Congrès. Ce qui se comprend puisque le Front Populaire heurte frontalement la ligne du VIe congrès.

Dimitrov défendit avec persuasion la stratégie de Front Populaire. Marcel Cachin et d'autres militants présents au VIIe congrès ont tous souligné la force des interventions de Dimitrov et son insistance sur les novations stratégiques du Front Populaire. Et également le fait que Dimitrov parla sans "langue de bois", sincèrement et franchement. Le Front Populaire n'est pas un développement du Front Unique. C'est la réponse stratégique à une situation nouvelle car le fascisme "ce n’est pas un simple changement de gouvernement, mais le remplacement d’une forme étatique de régime de classe de la bourgeoisie par une autre". Le Front Populaire c'est la réponse inédite et pertinente, créatrice à une situation inédite.

Enfin Dimitrov fut l'homme qui présida à la dissolution de l'Internationale Communiste. Le 21 mai 1943, Staline déclare à Georges Dimitrov: "… à présent il n’est pas possible que le mouvement ouvrier dans tous les pays du monde soit dirigé à partir d’un centre international" et il lui dit une autre fois "La révolution mondiale en tant qu’acte unique – c’est une bêtise. Elle se réalise à divers moments, dans les divers pays". Il est difficile de contester cette analyse. Et l'on comprend parfaitement que le grand Dimitrov ait refermé cette page de l'histoire, lui qui savait saisir ce qui mourrait et ce qui naissait, lui qui sut, avec d'autres, traduire en termes stratégiques les données objectives de la situation de son temps et symboliser à un moment crucial de l'histoire l'immense élan populaire qui aboutit à la défaite du fascisme.

 

Antoine Manessis.

 

 

                                                               Épilogue

 

À la fin des années trente, à la question posée par un journaliste occidental: "Vous n’êtes plus pour la révolution mondiale?", Staline lui aurait répondu: "Ni moi, ni l’URSS, ne sommes pour la révolution mondiale, c’est un malentendu". Un "malentendu tragique" insiste le journaliste, "non, un malentendu comique" lui aurait rétorqué Staline. *

*  in Annie BLETON-RUGET, Serge WOLIKOW (sous la direction de), Antifascisme et nation. Les gauches européennes au temps du Front populaire, Éditions Universitaires de Dijon, Dijon, 1998, p. 186. 

 

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