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Article paru dans l' Humanité le 20 décembre 2019 
 
Roxana Maracineanu, ministre des sports, a dû écourté sa visite au stade Bauer, à St Ouen, vendredi 13 décembre 2019. Alors que débutait la seconde mi-temps de la rencontre entre le Red Star et Quevilly (championnat national), des supporters du club de football audonien sont en effet allés à la rencontre de la ministre, qui, sous les quolibets et slogans hostiles au gouvernement a jugé opportun de quitter les lieux. Lundi 16 décembre 2019, la parquet de Bobigny ouvre une enquête pour outrage.
 
Certaines réactions publiques qui ont suivi valent que l'on s'y arrêtent. Bien entendu, les internautes n'ont pas échappé à la désormais traditionnelle « prise d'otage », qui semble donc convenir pour qualifier aussi bien un acte à caractère terroriste qu'une grève à la RATP ou, donc, les actions politiques d'un groupe de fans d'une équipe de football. C'est la ministre elle-même, qui, dans un tweet inspiré, déplore que « quelques supporters prennent en otage le football ».
Vient également le couplet attendu sur les « valeurs ». Aussi bien la ministre que la présidence du club ont opposé l'action des supporters aux « valeurs » portées par le club. Madame Maracineanu a déclaré au Parisien :  « J'étais venue pour une prise de contact avec un club qui défend des valeurs, dans lesquelles je me reconnais ». Le président du Red Star, Patrice Haddad, interrogé par le même journal, s’est dit : « choqué par ce qu’il a vu et par l’attitude de quelques personnes qui dénotent avec les valeurs du club ». Et le communiqué de la direction du club de tancer « Une infime mais bruyante et virulente partie des supporters présents hier soir [qui] ont (sic) profité de cette occasion pour ouvrir une tribune politique inappropriée dans une enceinte sportive ».
Mais de quelles valeurs parle-t-on ? Celles qui poussèrent un jeune espoir du club à s'engager dans les FTP-MOI et à le payer de sa jeune vie un matin d'hiver 1944 aux côtés de ses camarades de « l'Affiche rouge » ? Celles qui incitèrent un médecin communiste a prendre part au même combat et à connaître la même fin tragique, donnant son nom à la rue bordant le stade et par extension à celui-ci ? S'agit-il des valeurs portées par le Conseil national de la Résistance (CNR), que le gouvernement auquel participe madame Maracineanu piétine allègrement, comme le rappelait fort justement un gréviste de la RATP présent au stade ce soir-là ? Ou bien ces « valeurs » s'inscrivent-elles dans une série de mots creux débités par divers services de communication, permettant de créer un vague consensus mou autour d'un club dont le stade et l'âme sont régulièrement menacés par la gentrification en cours autour de lui ? Il n'est pas certain que les valeurs de Rino Della Negra, du docteur Jean-Claude Bauer ou des artisans du CNR, soient exactement les mêmes que celles qu'évoquent madame la ministre ou la direction du Red Star. Ni même qu'elles soient compatibles.
Mais la palme de la manipulation (ou de l'ignorance ?) revient sans doute au Huffington Post, qui, dans les sous-titres apposés à une vidéo, n'a pas hésité à transformer le slogan « Nos retraites, pas nos profits », scandés par les opposants à la représentante du gouvernement, en « Nos retraites dans ton c*l » . Mais puisque le supporter, la « foule », doit forcément user de vulgarité – et pourquoi pas d'homophobie ou de machisme – gageons que cela ne fera guère réagir ou crier à la fake news, ni ne conduira ce média à s'excuser.
Samedi 14 décembre, sur le plateau de BFM-TV, l'inénarrable Bruno Jeudi, entre deux explications sur la nécessité pour les Français de travailler davantage, évoque la « gilet-jaunisation » du pays, reliant les événements du stade Bauer à... des « visites à sa permanence » reçues par une députée LREM du Nord. Un député de la majorité gouvernementale présent sur le plateau s'empressait d'ajouter « et notons les propos sexistes qui ont été tenus! ». Bruno Jeudi s'empresse d’acquiescer gravement...
Le surlendemain de ses émotions audoniennes, la ministre est l'invitée du présentateur Laurent Delahousse dans son émission « 20h30 le dimanche », diffusée sur France 2. Évoquant « l'encerclement » dont elle a été la victime – ce qui est factuellement faux, puisque son service de sécurité empêchait un tel acte – elle relève le « manque de courage d'individus masqués. « Est-ce que vous pensez que c'était aussi parce que vous étiez une femme ? » demande de manière inspirée monsieur Delahousse... aux autres invitées présentes (écrivaines, chanteuses, comédiennes...). « Je vois un refus du dialogue […] très symptomatique de ce qui se passe dans notre société » enchaîne alors Karine Tuil, romancière. « J'ai été très admirative [envers la ministre], car c'est un moment d'une très grande violence […] j'ai été choquée par ce qu'on voit ». « On va évoquer ces violences à l'encontre des femmes dans un instant... » ; L. Delahousse établit ainsi le parallèle final : la ministre et les violences sexistes, des slogans anti-gouvernementaux et les féminicides ? Même combat ! Le service public de l'information aura, une fois de plus, fait œuvre de clarification.
Or il suffirait que certains journalistes ou « commentateurs » de l'actualité aient un minimum de connaissances sur l'atmosphère régnant dans les tribunes du Red Star (ou s'y s'intéressent) pour savoir qu'aucune place n'est accordée au moindre slogan homophobe, sexiste, ou pouvant être interprété comme tel.
« Il est temps de reprendre les choses en main » a pour sa part déclaré Noël le Graët, président de la Fédération française de football (FFF), qui voit dans le chahut du stade Bauer une illustration du laxisme des clubs envers les supporters. Rappelons ici que le match du vendredi 13 décembre se jouait alors qu'une tribune entière du stade était fermée au public. La Tribune Première Est dite « Rino Della Negra », était en effet victime d'une sanction de la FFF pour usage d'engins pyrotechniques (comprendre : des fumigènes). Que la plupart de ces « engins » furent utilisés lors d'un émouvant hommage à un jeune membre du kop mort quelques semaines auparavant n'a pas semblé entrer en ligne de compte des exécutants de la Fédération. « Il y a des caméras, il faut avoir le courage de porter plainte, de faire en sorte que ces garçons ne reviennent plus au stade », a ajouté monsieur Le Graët. « Tout le monde doit rester à sa place. Les supporters doivent bien se comporter. 98% des gens se conduisent bien, et sont perturbés par les 2% qui ne sont contents de rien ». Là encore, les vieux réflexes ont la vie dure : face au mécontentement que peuvent exprimer les supporters, la seule réponse des instances du monde du football semble résider dans la seule répression. La « tolérance » et le « respect », valeurs déployées par les contempteurs des opposants à madame Maracineanu, ont donc leur limite.
Dans son magnifique et terrible Football Factory, le romancier anglais John King accordait un chapitre à ces importants des médias ou de la politique, passant leur temps à disserter de sujets et d'individus dont ils ignorent tout, mais sur lesquels ils ne se privent pas de faire transparaître leur morgue de classe . Homophobe, sexiste, machiste, haineux, intolérant, violent, lâche, le supporter de football est un concentré de clichés. Lorsqu'en plus l'idée lui prend de s'inviter dans le débat public, dans la vie politique, de son pays comme de son club, la coupe est pleine et les sanctions doivent tomber. Capable seulement d'extérioriser un « trop plein de violence», son geste est d'emblée condamné.  « On a l'impression que c'est (sic) des animaux derrière des grilles » estime la ministre des Sports . À l'instar de ces Français « qui fument des clopes et roulent au diesel » (dixit Benjamin Griveau), il fait tâche. La start-up nation n'a pas besoin de lui. Celle-ci réclame un monde sans conflit, un pays sans grève, des stades sans chahuts. Un univers lisse et aseptisé, où la seule violence tolérée sera celle des dominants. Où chacun reste à sa place.
 
 
 
Dimitri Manessis
doctorant en histoire contemporaine et supporter du Red Star FC
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