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Après avoir dégagé six marqueurs du congrès de Tours tentons, non pour trancher mais pour alimenter le débat, d'en voir la possible traduction contemporaine.

Le marxisme demeure « l'horizon indépassable de notre temps ». Nous considérons que le développement du capitalisme, y compris en tenant compte de sa victoire sur le bloc socialiste, ne fait que confirmer les analyses de Marx et Engels et le constat que les contradictions du capitalisme aboutissent au choix fameux de Rosa Luxembourg: « socialisme ou barbarie ». Comme l'avait dit fort justement Jean-Paul Sartre : « Je l'ai souvent constaté : un argument "antimarxiste" n'est que le rajeunissement apparent d'une idée prémarxiste. Un prétendu "dépassement" du marxisme ne sera au pis qu'un retour au prémarxisme, au mieux que la redécouverte d'une pensée déjà contenue dans la philosophie qu'on a cru dépasser ».

Cela dit nous devons aussi constater que le marxisme politique est en crise. Alors que dans le domaine de la recherche un renouveau d’intérêt pour le marxisme s'affirme, la traduction politique, l'élaboration d'une perspective stratégique marxiste reste invisible. Exagérant à peine les choses, on pourrait dire que les uns s'enferment dans l’exégèse, la théorie, et les autres dans des sectes sans prise sur le réel et encore moins sur la classe. Sans la masse critique pour exister vraiment ces groupuscules sont incapables d'analyser la situation des classes, des rapports sociaux et donc d'élaborer une ligne conforme aux conditions de notre temps. Refus de l'incarnation politique des uns, répétition du passé des autres. Le marxisme des nues des uns et celui d'un quarteron de passéistes des autres, entre utopie et nostalgie, ces marxismes sont inopérants, dépourvus l'un et l'autre d'une stratégie politique.

Le léninisme a deux aspects. Le premier : l'application du marxisme de façon créatrice en Russie à l'ère de l'impérialisme et un enrichissement du marxisme par des développements théoriques et une action politique. Le second : l'universalisation du léninisme. Celle-ci se fait par l’Internationale communiste (IC ou IIIe Internationale) et, assez rapidement, sous une formulation figée et dogmatique, qui n'était pas sans efficacité pratique, tout comme le Petit Livre rouge de Mao. Le Parti communiste d'Union Soviétique donnant le ton et l'exemple, même si une vision trop hiérarchique cache la complexité de l'élaboration des lignes de l'IC. Même Lénine avait dénoncé le caractère « trop russe » de certaines résolutions de l’Internationale. Il faut aussi éviter d'uniformiser le bloc socialiste qui ne fut jamais un monolithe. Reste que la domination du PCUS est incontestable dans l'élaboration des lignes politiques et l'organisation des PC. Autant le léninisme « comme doctrine extérieure, faite d’affirmations dogmatiques, et qu’il ne s’agit pas de discuter » (Gramsci à propos du Capital) a perdu sa force propulsive, autant il reste exemplaire en tant que capacité à comprendre et à exprimer une « volonté populaire collective » et comme une pensée de la conjoncture avec un sens de l'opportunité proprement génial.

Hélas, le léninisme n'est plus, ici et maintenant, que répétition religieuse et figée de formules et de recettes, l'exacte contraire de son âme vivante. Ou il est simplement dépeint comme matrice du « totalitarisme », c'est-à-dire la décontextualisation du léninisme au profit d'un concept, le totalitarisme, qui fonctionne comme un terrorisme intellectuel qui vise à empêcher de penser. Les pseudo-léninistes et les anti-léninistes ont juste oublié l’essentiel : « l'analyse concrète d'une situation concrète ». Qui a fait l’analyse concrète de la situation politique dans la France d'aujourd’hui ?
Ce qui aggrave les choses c'est que cela dure depuis plus de 40 ans ! Et ce ne sont pas les marxistes confits dans la naphtaline qui prétendent qu’il suffit « d’appliquer » le léninisme et qui n’ont jamais posé la question en termes d’analyse concrète, qui pourront résoudre le problème.

Le stalinisme est sans doute l'héritage le plus paradoxal du « socialisme réel ».
Stalingrad et les Procès. Le dévouement, le sacrifice, l'intelligence de militants et de dirigeants et la répression, les mensonges,l'étroitesse d'une bureaucratie brutale et lourde. Les remarquables conquêtes sociales et culturelles et l'étouffante stagnation bureaucratique. À la veille de sa mort, Oskar Lang, l’économiste socialiste qui quitta les États-Unis pour aller bâtir le socialisme dans sa Pologne natale, déclarait à son ami, le grand historien marxiste Eric Hobsbawm : « [...] 
quand j'y songe, je ne cesse de me poser la question : y avait-il une autre solution que la course en avant tous azimuts, brutale et fondamentalement non planifiée du Premier Plan quinquennal? J'aimerais pouvoir dire oui, mais je ne peux pas. Je n'ai pas de réponse »Et Hobsbawm dans son œuvre, immense et puissante, L'Age des extrêmes, conclu : « L'échec du socialisme soviétique ne préjuge pas de la possibilité d'autres types de socialisme ». L'histoire jugera. En tous les cas cette période est tellement marquée par les circonstances historiques qui l'ont produite que l'on peut dire aujourd'hui que ce qu'il y a de pire dans cet héritage devrait être radicalement banni.

Si l'histoire permet et permettra, malgré les campagnes politiques anticommunistes des classes dirigeantes, d'analyser avec lucidité les facettes complexes et les contradictions de cette période grandiose et terrible, la part la plus détestable de cet héritage est quant à lui bien vivant non seulement dans des groupuscules, ce qui n'aurait guère d’importance, mais aussi dans la culture politique issue de cette histoire. La criminalisation des divergences, l'insulte pseudo-politique, la calomnie personnelle et la pratique de l'amalgame, remplaçant l'argument rationnel. L'attitude dogmatique, religieuse et inquisitoriale remplaçant la raison. Le culte du chef - confondu au Parti-  infaillible, interdit toute critique. Le vieux truc de la forteresse assiégée, menacée, qui pouvait être vrai en 1930 ou en 1950, n'est plus qu'un moyen d'éviter le débat démocratique. Ce mode de fonctionnement, hérité du stalinisme, n'a pas été substantiellement modifié.C'est toujours la direction qui coopte, qui censure, qui décide et qui lance des slogans irréalisables et inaudibles. Le style et la substance sont les mêmes au-delà de la réalité de la situation.


 

La question nationale reste étonnamment problématique. Pourtant le dirigeant ouvrier marxiste James Connolly avait résumé parfaitement la réponse de classe à cette question avec son slogan datant de 1916 à la veille de l'Insurrection de Pâques : « La cause du travail est la cause de l’Irlande. La cause de l’Irlande est la cause du travail ». Ne pas décliner cette formule à tous les pays est une erreur théorique et une faute politique majeure. Sous-estimer cette question, ne pas assumer et intégrer le patriotisme au combat de classe, c'est priver la lutte des travailleurs d'un de ses leviers les plus importants, les plus puissants et laisser le champ libre à la réaction sur un terrain central et vital pour le mouvement populaire. Abandonner la nation à la réaction c'est condamner le mouvement populaire à l'échec car si la Révolution marche contre la Nation elle sera défaite, avec la Nation elle triomphera.

La question européenne, son analyse de classe, sont liées à la question nationale. Sortir d'une machine institutionnelle, économique et politico-idéologique, l'Union Européenne, qui est à la fois anti-sociale, anti-démocratique et anti-nationale et constituer un front populaire sont une seule et même démarche. C'est dans le cadre d'un processus de lutte pour de nouvelles conquêtes sociales, pour rendre aux peuples leurs souverainetés, pour défendre les libertés démocratiques que les peuples retrouveront le chemin d'une alternative de gauche, internationaliste et patriotique.

La classe ouvrière, non par opération du Saint-Esprit mais du fait de sa situation dans les rapports sociaux, son rôle dans le processus de production du capitalisme et des rapports sociaux, reste la classe révolutionnaire porteuse de l'émancipation humaine. Là encore les faits sont têtus. Se pencher sur le rôle du mouvement ouvrier dans la conquête de l'émancipation et cela partout dans le monde - y compris en alliance avec la paysannerie - lui donne bien une place particulière dans le processus révolutionnaire. Reconnaître ce rôle n'implique aucun isolationnisme de classe, aucun ouvriérisme. Par exemple, la classe peut être révolutionnaire dans sa lutte contre l'exploitation capitaliste et ne pas l'être sur la famille. Il n'y a pas d'idéalisation d'une classe ouvrière mythique mais constat de son rôle dans l'histoire. Le Chant des Partisans fait appel aux « ouvriers et paysans » et c'est un fait que la Résistance fut, dans sa masse et sans occulter les autres, l'affaire des ouvriers (cheminots, gaziers, électriciens, du Livre, métallos, mécaniciens..) et des paysans.

Concrètement les ouvriers, les jeunes ouvriers doivent s'emparer des structures militantes aujourd'hui dominées par les petits-bourgeois. Beaucoup, qui se disent communistes, ont oublié que la composition sociale du Parti doit être en conformité avec sa qualité de Parti de la classe ouvrière. La classe ouvrière du XXIe siècle, bien entendu, mais la classe quand même. Ce serait un pas important vers la constitution d'une force de gauche conséquente.

Quant au syndicalisme de combat il a subi la même évolution que les partis ouvriers, la même dérive vers le réformisme. Comment peut-il en être autrement quand la dernière grande puissance potentielle dirigée par un parti communiste qu'est la Chine explique que le développement des forces productives ne peut être réalisé que par l'économie de marché, c'est-à-dire le capitalisme ? On peut toujours appelé cela « économie socialiste de marché », un plus un font toujours deux. Cela étant n'évitons pas la question, car suivant la réponse que l'on donnera, toute la stratégie du mouvement ouvrier sera à redéfinir. Cette discussion et ce travail reste à faire malgré les pudeurs de vierge effarouchée que les marxistes semblent avoir vis-à-vis de cette problématique. S'enfoncer la tête dans le sable en dénonçant le révisionnisme chinois, sans assumer les progrès accomplis par ce pays depuis les réformes de Deng Xiaoping, saluer comme léniniste, à la recherche d'une nouvelle Rome, la NEP chinoise, sans reconnaître le museau du capitalisme dans tous cela ou éviter le questionnement de fond en se réfugiant dans « les contradictions » de la Chine, comme si justement la manière de régler les contradictions ne définissait pas une tendance dominante, toutes ses attitudes démontrent notre difficulté à accepter la réalité et à être marxiste quand « l'analyse concrète de la situation concrète » aboutit à des conclusions... déplaisantes.
Ce détour par la Chine pour parler de la CGT peut paraître surprenant, mais il ne l'est pas. La définition de notre stratégie, l'élaboration d'une perspective politique, est la clef du visage que prendront nos mouvements politiques et syndicaux. Donc répondre aux questions que nous pose la Chine permettrait de se déterminer par rapport aux choix politiques qui s'offrent à nous. L'absence de perspective politique ne peut pas ne pas influer sur les luttes et le syndicalisme, surtout le syndicalisme de classe.

Par ailleurs et sans attendre, il nous faudrait réfléchir aux rapports des syndicats et des institutions, au paritarisme, au syndicalisme « de service », aux causes de la désyndicalisation, à la lutte contre la bureaucratisation des syndicats, aux liens internationaux (analyse critique de la FSM, de la CES etc). Car la configuration du syndicalisme est aussi déterminée par ses relations avec ce qui précède. Nous en sommes fort loin. D'autre part les tendances les plus combatives du syndicalisme sont loin d'être homogènes et connaissent aussi, même si c'est de façon moins démonstrative, les divisions et l'éparpillement de la gauche politique. Dans ce domaine aussi ce ne sont pas les nostalgies ou les lamentations sur la « grande » CGT de Frachon qui régleront les problèmes contemporains. D'ailleurs les ambiguïtés sont nombreuses parmi les adversaires de l'orientation réformiste de la CGT. L'attitude de nos ennemis de classe, par exemple avec un sous-ministre qui attaque la CGT comme « syndicat de blocage voire d'intimidation », devrait dicter notre propre positionnement.

Voici donc quelques pistes de réflexion qui n'entendent pas clore le débat mais l'ouvrir. L'élaboration d'une stratégie de notre temps pour construire et offrir une alternative progressiste reste une tâche à accomplir. À nous toutes et tous de nous y atteler.

 

Antoine Manessis.

 

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