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Mon ami et camarade Christophe Pouzat m'a adressé et proposé pour NBH sa contribution au livre L'Autre Voie pour l'humanité  qui réunit des points de vue pluriels d'une centaine d’auteurs-militants de toutes disciplines et d’horizons politiques différents, convergeant vers la nécessité de construire une société plus humaine hors des arcanes du capital.  Qu'il soit ici remercié pour sa proposition amicale qui honore notre blog.   

NBH  

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  1. Introduction

    Je commence par préciser quelques éléments de mon parcours pour permettre au lecteur de contextualiser cette contribution. Je suis chercheur statutaire auprès du centre national de la recherche scientifique (CNRS) depuis 17 ans. J'ai fait des études de physique, effectué une thèse (en Allemagne) en biophysique / neurobiologie et suis actuellement dans un laboratoire de mathématiques. En plus de mes quatre ans de thèse en Allemagne, j'ai passé deux ans aux États-Unis pour un séjour postdoctoral et une année en Angleterre. Mon parcours m'a fait côtoyer différentes cultures scientifiques tant du point de vue de la discipline (physique, biologie, mathématiques) que nationales (France, Allemagne, Angleterre, États-Unis).

    Je vais commencer par décrire brièvement ce qu'est « la vie » d'un chercheur aujourd'hui dans un domaine scientifique qui garde quelques traits artisanaux – par opposition à des domaines comme la physique des particules qui, par les grands instruments qu'ils requièrent, donnent un aspect plus « industriel » (grosses équipes, division du travail très poussée, etc.) au travail quotidien du chercheur. Mon message à ce niveau sera simple : les contraintes imposées aux chercheurs – disparition des postes statutaires, financement sur contrats à court terme, incitation à travailler en étroite collaboration avec des entreprises, fort poids donné à la quantité de publications dans l'évaluation des chercheurs – nuisent à la qualité, qui peut être entendue comme la fiabilité, du travail produit et disqualifient d'emblée nombres de questions et voies d'investigations intéressantes.

    Ma perspective pour un monde post-capitaliste découle des conséquences de l'utilisation de notre productivité collective pour notre émancipation. Une productivité sainement exploitée devrait nous fournir à tous plus de « temps libre » et nous permettre d'explorer des voies moins balisées. Le chercheur serait ainsi libéré d'une partie significative des contraintes qui ont généré mes critiques précédentes, tandis que le « citoyen ordinaire », ayant le temps, pourrait s'approprier les résultats des travaux de recherche et contribuer pleinement aux débats démocratiques à la confluence des problèmes de société et de nos connaissances « scientifiques ». Je pense aux questions de réchauffement climatique, de « sortie du nucléaire » ou de l'organisation d'une société capable de traiter dignement une population de plus en plus âgée.

  2. L'activité de recherche anciennement « artisanale » aujourd'hui

    Je travaille en neurophysiologie sur l'olfaction des insectes et plus généralement les méthodes d'analyse de données neurobiologiques (allant de l'insecte au patient parkinsonien). Un aspect primordial de ce travail, pour moi, est qu'il est possible de raisonnablement maîtriser une bonne partie du processus de recherche : quand je faisais encore des expériences sur les insectes, j'avais construit moi-même mon poste expérimental, j'utilisais un amplificateur à la conception duquel j'avais contribué et j'analysais les données avec des logiciels que j'avais moi-même développés, avant d'écrire mes articles. Je peux continuer à travailler comme je l'ai toujours fait, car j'ai la chance d'avoir un emploi permanent au sein d'une institution qui me laisse encore une grande liberté. Mais cette situation, qui était la plus courante lorsque j'ai commencé ma thèse (il y a un peu plus de vingt ans), devient une exception. Les postes permanents sont en voie de disparition et au lieu de cela, les chercheurs travaillent maintenant majoritairement sur des contrats type CDD. Même quand ils ont des postes permanents, comme les « privilégiés » du CNRS, les chercheurs n'ont plus que leur salaire assuré, les coûts de l'activité expérimentale proprement dite doivent être couverts par des contrats d'une durée typique de deux à cinq ans. Il faut être conscient ici qu'assurer le fonctionnement d'un laboratoire en biologie expérimentale (achat du matériel, entretien d'une ménagerie, etc.) nécessite annuellement plusieurs centaines de milliers d'Euros. L'activité de recherche est ainsi devenue entièrement « pilotée » par des agences de financement – comme l'Agence National de la Recherche (ANR), dont le budget s'est réduit comme peau de chagrin ; le conseil européen de la recherche (ERC, il faut évidemment traduire en anglais, European Research Council pour que l'acronyme fasse sens) – et par l'agenda politique via les « initiatives d'excellences » (IDEX) utilisées pour imposer la fusion des universités à marche forcée. La quasi-totalité des appels d'offres auxquels les chercheurs sont invités à répondre encourage fortement les partenariats publics / privés (moyen par lequel le contribuable en arrivera bientôt à financer, dans sa totalité, l'activité recherche et développement des entreprises).

    Le résultat de cette évolution pour mon domaine (anciennement) « artisanal » est une forte « rationalisation » du travail : le directeur de labo ne fait plus d'expériences lui-même, au lieu de cela il rédige des articles basés sur des données recueillies par les non statutaires de son labo (stagiaires postdoctoraux et thésards) ; il élabore la recherche, mais celle-ci est mise en œuvre avec une instrumentation qu'il ne maîtrise plus puisque que cela fait des années qu'il n'est plus « à la paillasse » ; il perd par là un regard critique indispensable sur les données générées par son laboratoire – ce qui lui permettra, si besoin, de se délester de toute de responsabilité s'il s'avère qu'un article de son laboratoire, qu'il a signé, était basé sur des données fausses ou arrangées ; le cas de David Baltimore est emblématique à cet égard. Les non statutaires du labo « n'ont plus le temps » de fabriquer leurs instruments, au lieu de cela ils rédigent des parties de réponses à des appels d'offres qui leur permettront d'acheter les instruments « tout faits ». Si nous nous souvenons du proverbe, « J'entends, j'oublie ; je vois, je me souviens ; je fais, je comprends » (attribué à Confucius ou Xun Zi suivant les sources) faire un exercice de rhétorique pour pouvoir s'acheter un instrument, plutôt que de le construire soi-même, implique que les expérimentateurs modernes ont une compréhension de plus en plus superficielle de leurs appareils ; voie royale pour la production d'artefacts… Enfin, la nécessité bien intégrée par tous de publier en quantité – le directeur de labo doit avoir son prochain financement ; la prolongation du contrat du stagiaire postdoctoral dépend de ce financement et son hypothétique futur CDI dépend de la longueur de sa liste de publications ; le thésard ne pourra soutenir que s'il a assez d'articles –, favorise la « simplification » des articles, la sélection des données, etc. D'où ma préoccupation avec la fiabilité du travail produit. Enfin toute investigation potentiellement longue devient clairement trop « risquée » pour être entreprise.

  3. Perspectives pour un monde post-capitaliste

    Ma perspective s'articule autour de deux éléments qui découlent tous les deux d'une constatation simple et déjà ancienne : dans une société comme la nôtre, nous devrions pouvoir utiliser notre productivité collective à réellement émanciper (tous) les gens – au lieu remplir les poches d'une minorité exploiteuse. L'émancipation rendue possible par la productivité signifie qu'un partage massif du travail est possible concomitamment à un développement considérable du « temps libre ». Ce gain de temps libre m'amène à l'élément « culturel » de mon titre. Les résultats scientifiques sont aujourd'hui « confisqués » par leurs producteurs et, plus encore, par leurs commanditaires publics (servant de plus en plus souvent de faux nez aux intérêts privés) ou directement privés. Cette situation constitue un obstacle considérable à l'établissement d'un débat démocratique contradictoire sur des questions éminemment politiques dans lesquelles l'aspect scientifique est prépondérant. Rendre la population capable de débattre de façon constructive sur de telles questions suppose la possibilité pour celle-ci de s'informer et s'éduquer tout au long de la vie. Or s'éduquer et s'informer demande du temps ; en dernière analyse une société « complexe » ou « différenciée » ne peut être réellement démocratique, me semble-t-il, que si ses citoyens disposent d'un temps considérable pour s'éduquer et s'informer librement.

    Le second élément est constitué par l'activité de recherche elle-même ; une pleine exploitation de la productivité au service de la société devrait permettre d'émanciper la recherche de la perspective « court-termiste valorisable directement sur le marché » dans laquelle elle est actuellement engagée (je caricature à peine). L'éducation permanente rendue possible par une augmentation du temps libre devrait rendre l'activité de recherche accessible à plus de personnes, désenclavant par là certains domaines « bloqués » par une trop grande uniformité (intellectuelle) de leurs contributeurs. Enfin, un abandon du « productivisme » actuel en science devrait permettre aux scientifiques de participer systématiquement à l'éducation / information de leurs concitoyens, contribuant par là à créer un véritable « cercle vertueux ».

    Chapitre du livre L’Autre Voie pour l’humanité édité par André Prone et publié par les Éditions Delga.

Auteur: Christophe Pouzat

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