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En 1920, lors du célèbre congrès de Tours de la SFIO (Section Française de l'Internationale Ouvrière), était fondée la Section Française de l'Internationale Communiste (SFIC futur PCF) et cela par une majorité nette des délégués : 3 208 voix pour l'adhésion à l'Internationale Communiste (IC) et 1 022 contre. Quelques jours après Gramsci écrit dans Ordine Nuovo :

« Le vote de Tours n'est pas la victoire de Cachin ou celle de Frossard, c'est la victoire des communistes, c'est la victoire de la classe révolutionnaire des ouvriers et des paysans de France, qui sont en train de démembrer la bureaucratie syndicale, opportuniste et félonne, et qui, en se détachant des plus populaires porte-parole de la démagogie parlementaire, ont prouvé qu'ils étaient résolument décidés à faire leur entrée sur le terrain de la lutte pour la révolution mondiale. »

Que reste-il de cet événement un siècle plus tard ? À l'approche de cet année anniversaire que peut-on en dire si l'on se réclame du marxisme ?

Cette contribution au débat n'a pas pour objet de faire l'histoire du congrès de Tours, ni du PCF, mais de tracer quelques pistes de réflexion autour de cet événement.


 

Le contexte historique est évidemment radicalement différent en ce début du XXIe siècle. Cependant on peut s'interroger sur la part vivante de cet héritage historico-politique. Le Parti communiste est née à la fin de la Première Guerre mondiale et en réaction à la boucherie impérialiste et sur l'élan que la Révolution russe a donné au mouvement ouvrier et révolutionnaire. Non seulement ces deux facteurs fondateurs ne sont plus mais, qui plus est, l'Union Soviétique s'est effondrée et cette défaite historique marque encore notre temps. Faut-il pour autant « jeter le bébé avec l'eau du bain » ? Certainement pas. Comme l’écrivait Domenico Losurdo :

« Malgré les horreurs de la Première Guerre mondiale et du fascisme, nous avons vu les "Cahiers de prison" (Gramsci) se refuser à lire l’histoire moderne comme un traité de "tératologie" ; il n’y a aucune raison de lire l’histoire du "socialisme réel" de cette manière, malgré les erreurs, les mystifications colossales et les horreurs dont elle est émaillée. L’auteur qui a exhorté le mouvement ouvrier et communiste à hériter des sommets de la Révolution française peut se révéler bien utile aujourd’hui pour comprendre le problème de l’héritage même en ce qui concerne la révolution d’Octobre. »

Reste à définir les « sommets d'Octobre » et de l'histoire qui a suivi. Ce travail reste à faire. Relevons quelques pistes qui restent des phares et des balises.


 

Le marxisme, son analyse du capitalisme et ses conséquences, sa méthode d'analyse de la réalité, sa conception du communisme exposé ainsi par Marx et Engels : « Le communisme n'est pas pour nous ni un état qui doit être créé, ni un idéal sur lequel la réalité devra se régler. Nous appelons communisme le mouvement réel qui abolit l'état actuel. » Le marxisme créateur et critique – y compris vis à vis de lui-même – est non seulement confirmé par les faits, par la praxis, mais surtout il est irremplaçable : quand on voit des penseurs qui – par ignorance ou aveuglement idéologique – cherchent ce qui existe depuis bientôt deux siècles et qui soit n'atteignent pas la cheville des deux Allemands, soit réinventent le fil à couper le beurre, on se dit que connaître le marxisme c'est bien le minimum pour comprendre le capitalisme, même si celui-ci, comme toute chose ,évolue. Évolutions qui d'ailleurs confirment l'analyse marxiste.

Le léninisme comme « analyse concrète de la situation concrète » et non comme livre de recettes où l'on trouverait par magie le type d'organisation ou la stratégie qu'il faut en France au XXIe siècle en faisant comme si Que faire? n'avait pas été écrit en 1902. On trouve tout et son contraire chez Lénine puisque, fort heureusement, il adapte son analyse aux situations concrètes. C'est le sens de l'opportunité du révolutionnaire russe qui fit merveille en 1917. Au prix de distorsions par rapport à la pensée fossilisée du marxisme par la IIe Internationale. Kautsky ou Plékhanov s'opposent à Lénine d'un point de vue « orthodoxe ». Gramsci quant à lui soutient Lénine en saluant la révolution bolchevique comme une révolution « contre le Capital » de Marx tel qu'il est interprété par la IIe Internationale.
Aujourd'hui nous assistons à un double mouvement : négation du léninisme comme uniquement russe et daté, voire matrice du « totalitarisme », et exaltation dogmatique du léninisme comme réponse aux questions de la stratégie révolutionnaire au XXIe siècle. Gramsci répond aux deux critiques :
« 
Si les bolcheviks renient quelques affirmations du Capital, ils n’en renient pas la pensée immanente, vivifiante. Ils ne sont pas «marxistes», voilà tout. Ils n’ont pas compilé à partir des œuvres du Maître une doctrine extérieure, faite d’affirmations dogmatiques, et qu’il ne s’agit pas de discuter. Ils vivent la pensée marxiste, celle qui ne meurt jamais ».
Gramsci, dans Ordine Nuovo du 2 janvier 1921,  blâme le fait que le qualificatif de « pragmatiste » fonctionne comme une insulte dans le milieu révolutionnaire. Bref « le Lénine du juste moment », comme disait Aragon.

Le stalinisme ne peut être réduit à une « tératologie » (histoire des monstres, du grec τέρας téras, monstre, et λογία logía, étude de) pour reprendre un terme de Gramsci.
Contextualiser, historiciser cette période est nécessaire si l'on veut en comprendre ses contradictions. Faisons simple : nier ce qu'il y eut de pire, de sombre et de nuisible à long terme, et nier ce qu'il y eut de meilleur, de lumineux et de salvateur, est erroné. Pour le pire côté, les historiens en font et en feront l'étude. Ce que nous voulons retenir ici c'est l'institutionnalisation au sein du Mouvement communiste international de méthodes de fonctionnement qui pouvaient, ce qui est à débattre, se justifier dans certaines circonstances historiques. Mais qui en devenant une manière d'être, en dehors de ces circonstances, nuit gravement au mouvement. On pense au culte du chef, au centralisme bureaucratique, à la criminalisation des divergences, à la dogmatisation du « marxisme-léninisme », à l'infaillibilité des directions, etc.
Ces comportements ont coexisté avec le meilleurs : le combat de classe qui fit trembler les dominants pendant plus de 70 ans, qui sauva la civilisation face à cette forme exacerbée du capitalisme que fut le fascisme, la création d'un rapport des forces internationales qui permit des progrès sociaux et culturels en Union Soviétique, d'autres révolutions (Chine, Cuba, Vietnam...), la lutte des classes ouvrières des pays du centre et la lutte de libération nationale et sociale dans le monde, la résistance à l'impérialisme. Nous ne citerons qu'un seul ouvrage qui nous parait le plus proche de ce qu'est une approche historique scientifique : 
Les Furies de Arno B. Mayer.


 

La prise en compte de la question nationale a connu des évolutions très nettes que ces cinq extraits de poèmes d'Aragon révèlent :

« Je salue ici l’Internationale contre la Marseillaise.
Cède le pas, ô Marseillaise,
À l’Internationale, car voici
L’automne de tes jours, voici
L’octobre, où sombrent tes derniers accents » (1932)

« Les trois couleur à la voirie !
Le drapeau rouge est le meilleur !
Leur France, jeune travailleur
N'est aucunement ta Patrie » (1932)  

« Vive le Guépéou contre Dieu, Chiappe et La Marseillaise » (1931)

« Je vous salue, ma France, où l'oiseau de passage
De Lille à Roncevaux, de Brest au Mont-Cenis
Pour la première fois a fait l'apprentissage
De ce qu'il peut coûter d'abandonner un nid ! » (1944)

Et enfin « L'Affiche rouge », patriotique et internationaliste (1944)


 

Le tournant du Front Populaire voit le PCF se poser comme héritier de la Révolution française de 1789, mêler le drapeau rouge et le drapeau tricolore, la Marseillaise et l'Internationale. Cette prise en compte symbolique de la question nationale est l'expression d'une politique « nationale/populaire » (Gramsci) qui permet d'isoler le fascisme et la grande bourgeoisie, d'unir le peuple et de mener la lutte des classes dans de meilleures conditions comme les grèves de 1936 le montreront. Cet acquis central est en permanence remis en cause par un internationalisme gauchiste et par le supranationalisme petit-bourgeois.


 

On le voit, très brièvement illustré, les pistes de réflexion et de réappropriation critique de cette histoire ne manquent pas. On peut en souligner une autre. C'est le rôle de la classe ouvrière dans cette histoire et dans les perspectives d'avenir que nous pouvons envisager. Le congrès de Tours et ses suites, la construction du Parti communiste et d'une syndicalisme de lutte et de masse (CGTU puis CGT), n'ont pu se concrétiser en France que par la participation des ouvriers. De jeunes ouvriers, issus de différents courants de la gauche française et marqués par la guerre. Ce caractère ouvrier fut affirmé avec force par l'Internationale. La bolchevisation du PCF fut en partie une ouvriérisation de celui-ci. Les cadres issus des couches petite-bourgeoises ont laissé la place aux ouvriers. Cela a eu des conséquences importantes dans la façon dont furent menées les luttes du jeune PCF et la façon dont il s'organisa. Ainsi que sur la résistance à une répression de l’État et du patronat d'une grande violence. Le vécu de ces militants a évidemment pesé sur leur fermeté.

Le processus de déprolétarisation des organisations de gauche n'est pas pour rien dans l'évolution de leur ligne politique. L'abstention massive des classes populaires et de la jeunesse populaire aux élections, de plus en plus affirmée, est aussi, sans doute possible, une conséquence de cette exclusion politique du monde ouvrier dans les partis de gauche et en particulier du PCF, de ses cadres et dirigeants. Les travaux de Julian Mischi montrent avec pertinence ce processus. Bien entendu la recomposition de la classe ouvrière est une réalité mais ce n'est pas cela qui explique les choses. Il y a bien eu un virage dès les années 1970 dans le recrutement et la promotion des cadres. Si le discours, au début, continuait à affirmer que « la composition sociale du Parti doit être en conformité avec sa qualité de parti de la classe ouvrière », l'explosion du nombre de permanents alla de pair avec le déclin du Parti, avec sa bureaucratisation. Car si le recrutement était ouvriériste il n'était plus ouvrier. Les enseignants, les techniciens, les employés des services prirent la direction des fédérations et des instances dirigeantes. Les permanents étaient souvent d'origine populaire, mais ils n'étaient pas des ouvriers. En 2002 seulement 10 % des délégués au Congrès du PCF étaient ouvriers...
De plus, avec la « mutation », le discours tendit à faire du Parti, le « parti des gens » et non de la classe. Il faut noter que, contrairement à une idée erronée, c'est quand le PCF était ouvrier que, par exemple, il était le plus fort dans le monde rural, ce mal connu communisme agraire bien décrit dans le livre de Jean Vigreux 
La Faucille après le Marteau. En tous les cas, on constate que le divorce entre le PC et la classe ouvrière est du d'abord à la ligne politique (qui récuse son caractère ouvrier) et au mode de fonctionnement (bureaucratique) du Parti, à sa non prise en compte des transformations du prolétariat et non à la soit-disant « disparition » de la classe ouvrière.


 

Lié à ce dernier aspect, le lien entre syndicat et parti. Il fut bien entendu un des axes de la politique adopté par le jeune parti communiste. La cohabitation du courant réformiste et du syndicalisme de lutte devient vite impossible, dès 1921. Finalement la CGT-Unitaire s'organise indépendamment de la CGT réformiste de Léon Jouhaux. Il faudra attendre le Front Populaire pour que les deux tendances se réunifient. Provisoirement.La CGT-U fut hétérogène à ses début avec des courants anarchiste, libertaire, syndicaliste-révolutionnaire... Toujours est-il qu'assez rapidement les communistes prirent la direction du syndicat qui adhéra à l'ISR (Internationale syndicale rouge). La question du lien syndicalisme/politique reste un débat permanent dans le mouvement syndical. Le rapport entre syndicat et parti est à la fois relative et évolutive. Le fameux principe de la « courroie de transmission » et de sa relation avec la Charte d'Amiens est un faux problème. En effet, les deux affirmations, celle de Lénine et celle de la Charte, peuvent être déclinés concrètement de mille façons. Si la séparation du politique et du syndical est absurde, la spécificité de l'action syndicale est tout aussi évidente.


 

Nous voyons bien que les empreintes laissées par le congrès de Tours soulèvent des problématiques très contemporaines. Comment peut-on dégager des perspectives de réflexion et d'action pour y répondre ?


 

Deuxième partie du texte à suivre dans un prochain article.

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