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Les marxistes en ce début de XXIe siècle semblent avoir une réelle difficulté à communiquer.
Et pour cause.
La main-mise quasi-absolue du capital (90% des médias sont propriété d'une dizaine de milliardaires) sur les médias de masse et de son État permet de verrouiller l'information. D'ailleurs ce fait se traduit par une perte de confiance massive des citoyens : le think tank Reuters Institute indique que seulement 24 % des Français sondés déclarent avoir confiance dans les médias. Un chiffre extrêmement faible, et de surcroît en forte baisse par rapport à l’année dernière  où il était encore de 35% : les Gilets jaunes sont passés par là.
L'idéologie dominante fait le reste. Les journalistes formés par le Centre de Formation des Journalistes (CFJ) et les autres écoles de journalisme voient leurs esprits imprégnés d'une logique conforme à la doxa néolibérale. On y encense la logique du capitalisme, du marché et du profit : "Modeste étude lexicographique : en cinq jours, note François Ruffin qui y fut étudiant, j’ai relevé trente et une scansions de “rentabilité”. Contre trois citations du mot “enquête”."
La précarité de la situation des journalistes de base leur apprend la prudence. Quant aux vedettes, elles ne le sont que pour leur conformisme idéologique. Bref les chiens de garde veillent, stigmatisant les grévistes qui prennent les Français en otage, les abstentionnistes de 2017 qui sont des populistes, les Gilets jaunes qui sont des casseurs....Même les médias qui se prétendent progressistes ou ayant vocation culturelle, censurent le marxisme et criminalisent le communisme. Le "sens commun" est ainsi fabriqué jour après jour de manière ouverte et/ou subliminale.
Cette "fabrique" de l'opinion se heurte tout de même à la réalité. A la réalité de la lutte des classes. Cette donnée objective, qui n'est en rien une invention marxiste, se rappelle parfois au bon souvenir des possédants. Ainsi alors que 90% des médias prônaient le oui au référendum de 2005, 55% des Françaises et Français ont dit....non. Malgré BFM ou France2, TF1 et tous les autres, la popularité des Gilets jaunes a tenu le coup, malgré des images choisies d'émeutes et des commentaires policiers.
Cela veut dire que rien n'est inévitable.
A ces causes lourdes et centrales de l'inaudibilité des marxistes, s'ajoute nos propres faiblesses.
Si l'on se penche sur notre communication, notre propagande (ce terme a pris un sens péjoratif et a été diabolisé car utilisé par les communistes et leurs ennemis fascistes dont la propagande impérialiste a fait des jumeaux), nous constatons l'insuffisance voir la médiocrité de celle-ci.
Comment confirmer ce jugement? Observons.
Nos tracts sont longs comme une journée sans soleil. Seuls les militants déjà convaincus parviennent à les lire, et encore...Pourtant l'expérience militante et les règles les plus élémentaires de la communication nous indiquent qu'en 2019 un tract, surtout s'il s'adresse à tous, doit être court, un recto maximum. Et que dire de certains journaux, papier ou électronique, pas tous heureusement, dont la maquette, le graphisme et les illustrations semblent adaptés au paléolithique. Certains camarades ne savent pas, de toute évidence, que nous ne sommes plus en 1970 : comme le disait Marx "La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants". Faire un tract ayant la forme d'une longue déclaration c'est lui donner l'aspect d'un pavé indigeste pour nos concitoyens auxquels on est censé s'adresser. Faire un journal qui rebute au premier regard c'est gâcher les efforts militants. Refuser la modernisation nécessaire de notre propa par incapacité à comprendre et appliquer les règles de la communication contemporaine, c'est empêcher la compréhension de notre message. Bien entendu "faire court", être synthétique sans être schématique, est difficile, mais c'est un bon exercice intellectuel. Sans compter qu'un tract doit porter une idée et non dix et qu'un journal doit être tout simplement attrayant.

Comment ne pas être frappé par le vocabulaire utilisé trop souvent et constater que, non seulement il est terriblement daté, mais, qu'en plus, il est totalement contre-productif. Ce style fait ressembler nos textes à une parodie d'écrits communistes des années 1930 ou 1950. Soit il fera rire, soit il fera fuir.  Il serait grand temps d'arriver à parler la même langue que nos concitoyens. Il ne s'agit pas de cesser d'utiliser des concepts marxistes mais de les traduire dans des termes compréhensibles par toutes et tous. C'est tout de même le but de notre communication. Les camarades qui ignorent ces faits idéologiques continueront d'écrire des textes que personne ne lit. Les questions de forme ne sont ni secondaires, ni secondes. Elles sont la première vision que ceux à qui on s'adressent auront de nous. C'est donc politiquement central. Ça ne sera évidemment efficace que si cette forme est au service d'un fond cohérent. La dialectique fond/forme est encore plus importante aujourd'hui qu'hier compte tenu des évolutions technologiques, de la vidéosphère qui domine la graphospèhre comme le démontre Régis Debray dans ses analyses. Que la propagande, la communication, qui sont par définition le premier contact du peuple avec ceux qui se disent les défenseurs de la vérité politique et historique, soit désuète, périmée, ringarde est un handicap de plus pour l'écho de notre message qui est déjà objectivement minoritaire et censuré.

De plus, bien souvent, on ne se pose même pas la question : à qui s'adresse-t-on ? A toutes et tous? Aux militants? Aux travailleurs d'une entreprise? A des étudiants? A des vieux ou à des jeunes ou aux deux? On ne parle pas de la même façon et on n'écrit pas de la même façon quand on s'adresse à un parterre d'universitaires ou d'ouvriers. Et  surtout nos écrits ou nos vidéos doivent correspondre, dans leur expression, leur vocabulaire, à la langue que parle les gens. Le jargon, la langue de bois, qui est un langage d'entre-soi et une forme de négation du réel, la  phraséologie stéréotypée que nous avons manié et manions encore trop souvent, doivent être envoyés au musée du communisme. Conservons la flamme et jetons les cendres.

  Vouloir reconstruire une alternative politique progressiste implique "l'analyse concrète de la situation concrète" dans tous les domaines. Y compris celui de la communication. Faut-il être coupé des réalités pour s'exprimer comme on le faisait en 1930 ou en 1950 ou même en 1970? Faut-il que la culture communiste soit encore infestée des scories d'un autre temps? S'il faut "juger alors avec les yeux d'alors" comme l'écrivait Aragon, il faut aussi comprendre maintenant pour construire demain.

 

Antoine Manessis.

 

 
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